Madame G. M. de Rochmondet, Etudes sur la traduction de l'anglais, or lessons on the FrenchTranslation, Introduction, notes et bibliographie de Benoit Léger, 288 pages, Les Presses de l'Université d'Ottawa, ISBN 978 2 7603 0697 4
Il s'est tenu en novembre 2008, à l'université
de Nantes, un colloque : Traduire en langue française en 1830,
organisé dans le cadre du projet HTLF (Histoire des Traductions en Langue
Française, sous la direction d'Yves Chevrel et de Jean-Yves Masson) auquel
a participé Benoît Léger (Montréal) avec pour thème
de contribution : Les Études sur la traduction de l'anglais de Madame
de Rochmondet (1830) : entre traduction littérale et généralisation
à la française, Études dont il donnera en juillet
2009 une édition critique aux Presses de l'Université d'Ottawa.
Il faut lui en être reconnaissant, car voilà un ouvrage remarquable
qui resterait ignoré de tous si les recherches et l'intérêt
actuel pour la traduction ne lui rendaient justice.
C'est à compte d'auteur que Mme de Rochmondet fait paraître, en
pleine tourmente révolutionnaire, le fruit de ses travaux longuement
médités et scrupuleusement écrits. Son adresse : rue Joubert,
N° 7 est sur la couverture suivie de celles des deux grands libraires spécialistes
en langues étrangères de l'époque : Galignani, rue Vivienne
et Baudry rue du Coq Saint-Honoré. En l'absence de renseignements sur
sa personne, mais en s'appuyant sur la préface et sur les 20 extraits
de textes anglais présentés, traduits et commentés, Benoît
Léger dresse le portrait d'une protestante qu'il suppose orléaniste
ou encore émigrée rentrée en France, dont les goûts
portent vers la littérature morale et allégorique et dont les
sources religieuses et critiques laissent penser qu'elle est sinon Suisse (il
y aurait eu, entre autres, une famille portant ce nom dans le canton de Vaud)
du moins affilié au pays de Court de Gébelin et de Mallet (p.
LIV). Il se demande ensuite, et assez curieusement, si Mme de Rochmondet était
une femme ou un homme, alors que le style de son ouvrage - ainsi que la dédicace
à son Altesse Royale, la Princesse Clémentine d'Orléans
qu'elle remercie de lui avoir permis de placer son nom en tête de l'ouvrage
- ne laisse aucun doute à ce sujet, et qu'il n'y avait donc pas lieu
d'y consacrer presque toute une section de son introduction. On aurait aimé
par contre savoir ce que représentent les trois* qui suivent la lettre
M précédant son nom. Masqueraient-t-ils le titre de Marquise ?
Benoît Léger n'en dit mot.

Selon l'éditeur, ces ETUDES SUR LA TRADUCTION DE L'ANGLAIS,
OR LESSONS ON THE FRENCH TRANSLATION par Mme G. M***
de Rochmondet, parues en pleine période révolutionnaire, seraient
elles-mêmes " de nature révolutionnaire, tant par leur contenu
que par la pensée traductive qui les caractérise. Peu importe
également que cette angliciste ait disparu de l'histoire littéraire
: l'anonymat de fait ne les empêche pas de révéler le portrait
d'une traductologue avant la lettre qui, pour reprendre les termes d'Antoine
Berman, exerce une pensée réflexive sur la traduction. "
(p. IX) L'ouvrage, en effet, passera inaperçu malgré l'autorisation
du Conseil Royal de l'Instruction Publique d'en faire usage dans tous les établissements
universitaires de France, et en dépit d'une réédition en
1837.
Certes, depuis 1816, date à laquelle paraît De l'esprit des
traductions de Germaine de Staël, l'art de la traduction semble s'être
rénové sous l'influence de la sensibilité romantique ;
la pratique universalisante des Belles infidèles qui efface l'individualité
du texte source - comme celui de Milton, par exemple, dont les fautes de goût,
les expressions triviales, les affectations et les longueurs sont habilement
corrigées par Jacques Delille et ses heureuses infidélités
- est partout assez violemment critiquée : c'est Nerval qui s'écrit
dans son introduction aux Poésies allemandes de 1830 : "
[...] quant aux imitations, on n'en veut plus, et on a raison. " ; c'est
Chateaubriand qui fait chorus avec tous ceux qui dénoncent la traduction
des Géorgiques toujours par Delille, et c'est dans ce contexte
qui évolue entre littéralité et symbiose, que se situe
le travail original de Mme de Rochmondet qui s'efforce de respecter le génie
propre à chaque langue en même temps que l'exactitude dans l'interprétation
du texte source.
Il y a eu, en 1830, un renouveau de l'engouement pour l'anglais, différent
cependant de l'intérêt porté à nos voisins d'Outre-Manche
au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. On s'avise alors
que l'anglais est devenu la langue étrangère la plus importante
dans les échanges politiques et commerciaux et il s'agit maintenant de
bien savoir la comprendre et la pratiquer. Des manuels paraissent qui visent
à associer le plaisir littéraire à l'efficacité
linguistique en proposant une traduction interlinéaire qui néglige
la correction stylistique pour une rapide intelligibilité, elle-même
confortée par une analyse grammaticale des mots composés, des
renseignements étymologiques, des remarques diverses sur les prépositions
ou l'accentuation. Mme de Rochmondet s'insurge contre cette méthode à
propos de l'édition - en vue d'un apprentissage de la langue anglaise
- du conte philosophique de Samuel Johnson, Rasselas, dont elle traduit
elle-même un extrait : " On donne volontiers Rasselas à
traduire aux personnes qui commencent à apprendre l'anglais ; cela est
fort mal entendu. Cet ouvrage est plein de figures, de nuances d'expression
qui ne peuvent être bien senties par un commençant, et la fatigue
qu'il éprouve à se les expliquer détruit tout le charme
que cette lecture lui causerait plus tard. " (p. 31) Ses Etudes
n'ont donc pas pour but l'apprentissage d'une langue étrangère,
mais cherchent à sensibiliser le lecteur au génie de l'anglais
comparé à celui du français lorsqu'ils sont confrontés
par l'exercice de la traduction devenue ici un excellent outil de critique littéraire,
car on y trouve finement analysé, décortiqué, louangé
ou blâmé, tout l'art d'écrire des meilleurs prosateurs anglais
du XVIIIe siècle que la prose française se doit de mettre en valeur.
Les ETUDES SUR LA TRADUCTION DE L'ANGLAIS, OR LESSONS ON THE
FRENCH TRANSLATION par Mme G. M*** de Rochmondet, se composent d'une
Introduction suivie de 20 chapitres et d'un Résumé ou
Principes généraux de traduction. Les pages de ces chapitres
sont divisées en deux colonnes : dans celle de gauche figure le texte
anglais en face duquel, dans celle de droite, se trouve placé à
la même hauteur la traduction française, et lorsque de l'un des
deux textes est plus long ou plus court que l'autre, un espace blanc réajuste
la concordance. Chacun des chapitres est consacré à un écrivain
ou journaliste anglais du XVIIIe siècle dont quelques pages extraites
d'une de ses oeuvres ou d'un article sont traduites, puis suivies d'un commentaire
minutieux qui souligne les difficultés et justifie les choix de traduction
sans qu'il y entre aucune affectation et pas le moindre pédantisme. Le
style de Mme de Rochmondet a une élégance désuète
mais tout à fait charmante. C'est une aristocrate très cultivée
et qui n'a rien dans sa démarche à envier au plus sérieux
universitaire, mais l'on devine qu'elle n'est pas entièrement rompue
à la rigueur de ce genre d'exercice : son introduction, qui s'attarde
sur les grammairiens réformateurs de l'anglais du siècle précédent,
n'est en grande partie que le résumé hâtif de l'histoire
de la langue anglaise depuis les origines, mais l'intention est louable qui
est de donner un cadre historique à la nouvelle approche linguistique
qu'elle revendique lorsqu'elle écrit dans son introduction : "En
apprenant l'anglais, il m'est souvent arrivé de consulter des traductions
de français en anglais, et d'anglais en français j'ai plus trouvé
d'imitations que de véritables traductions " (p.7). Quant aux commentaires
qui accompagnent ses traductions, s'ils sont tous intéressants, ils restent
cependant trop éparpillés et trahissent ainsi un certain dilettantisme,
bien que ce soit peut-être ce dilettantisme qui a conservé leur
fraîcheur jusqu'à nos jours.
Les textes ont été choisis de façon à donner du
bon usage de l'anglais un aperçu diversifié : 20 extraits de 15
auteurs du XVIIIe siècle, qui vont de Samuel Johnson à James Hervey,
en passant par Joseph Addison, Francis Atterbury, John Langhorne, jusqu'à
Jonathan Swift, Henry Fielding, Laurence Stern et Richard Brinsley Sheridan.
On regrette de ne pas trouver la référence de chacun de ces 20
chapitres dans le titre courant des pages impaires à la place du nom
de l'auteur des traductions sempiternellement répété, alors
qu'il aurait fallu inscrire celui de l'auteur traduit et le faire suivre du
titre de l'extrait, car Mme de Rochmondet traduit parfois plus d'un extrait
d'un même auteur. C'est là une erreur de mise en page grave qui
s'ajoute à toutes sortes de coquilles ici et là, sans parler de
la couverture où est reproduit le portrait d'une dame que l'on est en
droit de croire celui de l'auteur, mais qui est en fait celui d'une certaine
Amélie Bouguereau, probablement l'épouse du peintre William Adolphe
Bouguereau (la référence est donnée en toute dernière
page à côté de l'Achevé d'imprimer et, ultime et
surprenante précision, de la liste des responsables de la Correction
d'épreuves, de la Réalisation de l'index, de la Maquette
de la couverture et enfin de la Composition).
Il aurait été pourtant bien utile de savoir à chaque nouveau chapitre de qui et de quoi il s'agit, car ces écrivains anglais du XVIIIe siècle se différencient assez peu par leur style qui est la chose la mieux partagée à cette époque après les incertitudes du passé. Les Anglais, au XVIIe siècle, avaient pris conscience de l'anarchie grammaticale et lexicale de leur langue. John Dryden s'en était scandalisé : " Nous n'avons, disait-il, ni dictionnaire valable ni grammaire, nous parlons de notre langue comme des barbares ! ", et Jonathan Swift signait (il n'a jamais signé aucune autre de ses oeuvres), en 1711, un pamphlet intitulé : Proposal for correcting, improving and ascertaining the English Tongue. Il s'agissait alors de fixer la langue et tous ceux qui prenaient la plume se devaient de faire la preuve de ce Bien écrire que tout le monde revendiquait, et en premier lieu le Dr. Johnson. Mme de Rochmondet n'y fait qu'une trop brève allusion dans son introduction historique. Benoît Léger n'en fait pas mention dans sa présentation. Il était pourtant important de noter que, malgré le choix diversifié que Mme de Rochmondet s'était attaché à faire pour illustrer les différents niveaux de difficultés auxquelles un traducteur se trouve confronté, c'est fondamentalement un seul et même style que l'on retrouve dans tous ces extraits. Il y a certes des variantes mais qui relèvent plus du sujet traité que du style individuel de l'auteur.
Il n'empêche que ces Etudes sur la traduction de l'anglais nous apportent beaucoup de grain à moudre quant aux nombreux problèmes inchangés de la traduction littéraire que Mme de Rochmondet soulève au détour d'une phrase ou d'un paragraphe, et il est merveilleux de voir avec quelle minutie, quel sérieux intellectuel, ce travail de traductions et de commentaires des traductions, si actuel dans sa conception, a été élaboré il y aura bientôt 200 ans. Voilà une publication qui mériterait beaucoup plus qu'une courte note de lecture qui a traité d'un peu de tout sauf du fond même de cet ouvrage que Benoît Léger, qu'il en soit ici remercié, nous a enfin permis de lire en l'accompagnant d'un appareil critique (Introduction, Notes, Bibliographie).
Jean-Pierre Attal