Charles d’Orléans, Poésies, Tome I - La Retenue d’amour
Ballades, Chansons, Complaintes et Caroles
éditées par Pierre Champion, Honoré Champion éditeur, Classiques français du Moyen Âge, N°34, 2010, 380 pages, , ISBN 978 2 7453 2147 3.

Charles d’Orléans, Poésies, Tome I - La Retenue d’amour
Ballades, Chansons, Complaintes et Caroles
éditées par Pierre Champion, Traduction, introduction et notes par
Philippe Frieden et Virginie Minet-MahyHonoré,
Honoré Champion éditeur,
Classiques français du Moyen Âge,Champion éditeur, Classiques français du Moyen Âge, N°88, 2010, 380 pages, ISBN 978 2 7453 2148 0.

Entre l'édition des Poésies de Charles d'Orléans (Tome I) par Pierre Champion et celle de la traduction de ces mêmes Poésies par Philippe Frieden et Virginie Minet- Mahy, l'interprétation de l'œuvre du poète paraît radicalement différente. Dans son introduction, Pierre Champion plaide en faveur d'une interprétation autobiographique des vers de Charles d'Orléans : « Le caractère en quelque sorte autobiographique des vers de Charles d'Orléans a été reconnu par tous les lecteurs attentifs [...] Il importe donc d'indiquer l'âge de toutes ses compositions ou du moins de fixer les jalons qui permettront de dire à quelle époque elles appartiennent (p. xxii). Dans l'introduction de leur traduction des poésies, Philippe Frieden et Virginie Minet-Mahy jugent, au contraire, qu'il convient de ne pas céder à l'illusion autobiographique : «L'entrée dans l'écriture n'a pas pour motivation principale l'amour d'une dame et la volonté d'écrire pour chanter celle-ci, elle répond à un statut: celui de prince héritier d'une tradition et d'une culture, d'un raffinement de cour. » (p. 13).
Dans son édition critique des poèmes anglais de Charles d'Orléans, Fortunes Stabilnes, Mary-Jo Am est du même avis, lorsqu'elle écrit au sujet des poèmes anglais qu'elle est en désaccord avec l'interprétation de Pierre champion : « The relation of these poems to the author's life has been a matter of dispute for over a century. An early French critic, Pierre Champion, thought of the whole of Fortunes Stabilness as a roman sentimental that revealed the inner emotions and the personal relationships of the author. »1 Elle resitue, fort justement, Charles d'Orléans dans la lignée des troubadours, du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meun, de la Vita Nova de Dante et la mouvance des Fidèles d'amour, sans oublier, à l’origine de tous ceux-là, Boethius et son célèbre Consolatio Philosophiae. C'est une distinction très importante qui redonne aux poésies de Charles d'Orléans une profondeur cachée et défait cette vision d'un poète léger, pessimiste et sentimental, dont on met en musique les meilleures ballades, chansons et autres caroles.
Il se pose, par ailleurs, concernant l’édition ou la réédition de ces poésies, la question de savoir s'il était vraiment utile de traduire en français moderne le texte des poésies de Charles d'Orléans. Quand on voit un Gabriel Rebourcet (voir compte rendu) refuser de traduire une ancienne épopée finnoise en français moderne et lui préférer, par souci d'authenticité, la langue contemporaine de Charles d'Orléans, on est en droit de se demander si le lecteur du XXIe siècle ne préfèrerait pas lire dans le texte original la ballade LXIII plutôt que dans sa traduction. il peut en effet lui sembler absurde qu’à cause de quelques mots vieillis – qu’un simple glossaire (présent, du reste, dans l’édition des textes) aide à comprendre – on puisse ainsi dénaturer et trahir, en leur ôtant tout à la fois leur rythme, leur rimes, leur musique, les suprêmes qualités des poésies de Charles d’Orléans. S’il y a une traduction à faire, ce serait celle de ses poèmes anglais ignorés de la critique française2.
Philippe Frieden et Virginie Minet-Mahy fournissent, cependant, par ailleurs, dans leurs abondantes notes, glossaire et index (p. 303-381) de fort utiles rappels et précisions savantes.

LXIII (Texte original)

EN la forest d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'avint qu'a par moy cheminoye,
Si rencontray l'Amoureuse Deesse
Qui m'appella, demandant ou j'aloye.
Je respondy que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'a bon droit appeller me povoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : « Amy, se je savoye
Pourquoy tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulentiers t'ayderoye ;
Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye
De tout plaisir, ne sçay qui l'en osta;
Or me desplaist qu'a present je te voye
L'ornrne esgaré qui ne scet ou il va.
– Helas! dis je, souverainne Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroyc ?
C'est par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,
Qui me guidoit, si bien m'acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.
« Aveugle suy, ne sçay ou aler doye ;
De mon baston, affin que ne forvoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la;
C'est grant pitié qu'il couvient que je soye
L'ouime esgaré qui ne scet ou il va! »

LXIII (Traduction Philippe Frieden et Virginie Minet-Mahy)

Dans la forêt de Pénible Tristesse,
Il arriva un jour que je cheminais seul,
Je rencontrai la déesse amoureuse,
Qui m'interpella, me demandant où j'allais.
Je répondis que j'étais, par Fortune,
Exilé dans ce bois, depuis longtemps,
Et que l'on pouvait justement m'appeler
L'homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa grande discrétion,
Elle me répondit: «Ami, si je savais
Pourquoi tu te chagrines tant,
Je t'aiderais par mon pouvoir volontiers;
Car, autrefois, j'ai mis ton cœur sur le chemin
De tous les plaisirs, je ne sais qui l'en ôta;
Il me déplaît de te voir aujourd'hui
L'homme égaré qui ne sait où il va.
- Hélas! dis-je, souveraine princesse,
Vous le savez, pourquoi vous le dirais-je?
C'est à cause de la Mort qui malmène tout le monde,
Qui m'a volé celle que j'aimais tant,
En qui était toute mon espérance,
Qui me guidait; elle m'accompagnait si bien
En vie, que jamais je ne me trouvais
L'homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, je ne sais où je dois aller;
Avec mon bâton, afin de ne pas m'égarer,
Je tâte mon chemin ça et là;
Quelle tristesse qu'il faille que je sois
L'homme égaré qui ne sait où il va! »


Jean-Pierre Attal

NOTE 1. Fortunes Stabilnes : Charles of Orleans's English Book of love : a critical edition / [edited] by Mary-Jo Am.] Medieval & Renaissance texts & studies, State University of New York at Binghamton.(1994)
2. les éditions Anagrammes annoncent la parution prochaine, dans la collection bilingue BIP, d’un choix de poèmes anglais de Charles d’Orléans, accompagné d’une traduction inédite ou de leur contrepartie française.