Kalevala,
épopée
des Finnois
par Elias Lönnrot
Traduction de Gabriel Rebourcet
Quarto Gallimard, 2010, 962 pages, ISBN 978-2-07-01-012965-2
En 1809, la condition politique et sociale de la Finlande fut bouleversée de fond en comble. Arrachée à la Suède, elle passa sous la domination russe. Placée entre ces deux grandes puissances, elle prit le parti de se replier sur elle-même, retrouvant ainsi des racines longtemps oubliées. Parmi ceux qui simposèrent la tâche de recueillir le folklore national auprès de la population rurale en rassemblant ces chants très anciens appelés runo en finnois encore à lhonneur dans les familles où vieillards et jeunes gens continuaient de les psalmodier, se comptait le savant docteur Lönnrot. Fasciné par lidée de «nation finlandaise » comme on létait à lépoque dans les cercles universitaires attachés à faire progresser la cause du finnois en tant que langue de la Finlande, Lönnrot soutient une thèse sur la mythologie finlandaise et son héros Väinämöinen. Il va bientôt trouver en Finlande Orientale dans les provinces de Savo et de Carélie de nombreux chanteurs-poètes, en particulier Juhana Kainulainen, dont il retranscrit et met au propre quelque 6000 vers pour la plupart des incantations et des narrations scandées, qui seront publiés, entre 1829 et 1831, dans le recueil Kanteletar (de « kantele », sorte de harpe en usage chez les Finnois). Plusieurs autres bardes tels Ontrei Malinen, Vaassila Kieleväinen ou Arhippa Perttunen lui permettront de réaliser le but suprême quil sétait fixé de composer une poésie complète une grande épopée en gardant à lesprit lIliade et lOdyssée dHomère ainsi que lEdda des anciens Scandinaves. Cest cette épopée, peuplée de magiciens, de dieux et de héros nordiques quil intitulera : Le Kalevala et publiera en 1835 (édition définitive, 1849). Nommé professeur de langue et littérature finnoise en 1853, Lönnrot fera paraître quelques années plus tard un grand dictionnaire finnois-suédois en deux volumes, ainsi quun recueil de poèmes magiques finnois, avant de séteindre en 1884, à lâge de 82 ans.
Le Kalevala de 1849 est une uvre monumentale de 22795 vers en 50
chants. Bien quil ait fallu presque 20 ans pour épuiser cette seconde
édition tirée à 1250 exemplaires, ce grand poème
chanté ou psalmodié a eu un retentissement considérable.
En France, Louis Antoine Léouzon Le Duc avait présenté
de longs extraits de la première édition, sous le titre La Finlande
en 1845. En 1868, il donnera une remarquable traduction en prose du Kalevala
de 1849. Pour une fois la France aura ainsi devancé lAngleterre
dans le domaine des traductions, puisquil faudra attendre 1888 pour que
John Martin Crawford donne du second Kalevala une translation en vers
fort réussie. Un demi-siècle plus tard, en 1931, Jean Louis Perret
fait paraître une traduction métrique qui sera rééditée
en 1978 chez Stock, puis en 2009 chez Honoré Champion avec une préface
de Juliette Monnin Hornung qui y déclare préférer à
celle de Gabriel Rebourcet1 quelle estime
pourtant incontournable du point de vue linguistique celle de Jean Louis
Perret dont le style fluide lui semble, à la lecture, plus abordable.
Rebourcet reconnaît quil lui a fallu une bonne dose de savoir linguistique
pour traiter de lart poétique finnois tel quil sillustre
dans Le Kalevala2 : « A linstar de
tous les grands textes phares, Le Kalevala, requiert une double prudence
de la part du traducteur : livre de référence, il ne souffre pas
là-peu-près; livre de beauté entre tous, il ne tolère
pas la facilité. Voici donc un exercice de traduction qui ma valu
de passer quelque dix années dans les pages de lincomparable dictionnaire
étymologique de la langue française de Walther von Wartburg, les
pages non moins extraordinaires du Littré, et nombre de dictionnaires
des XVIIe, XVIIIe et surtout XIXe siècle, où se trouvent encore
les mots de nos anciens paysages, métiers et usages de vie.» (p.
LVIII). Ce traducteur sest en effet imposé un principe absolu,
celui de bannir du texte de sa traduction les mots apparus en français
après 1550 (p. LXVI). Mais la question est de savoir sil faut,
dans ce genre de traduction, privilégier un vocabulaire dépoque
plus ou moins contemporain de loriginal3, au risque de devoir être
traduit de nouveau en langue moderne, comme cest le cas pour les auteurs
français du Moyen Age, ou sil faut limiter son ambition à
rendre lisible ce qui oppose déjà une double résistance
: celle de la langue : ouralienne et agglutinante, celle du genre : la
poésie, augmentée par celle dun vocabulaire archaïque
qui rend la lecture du texte original difficile aux Finnois eux-mêmes.
Ajoutez à cela une métrique très particulière :
un tétramètre trochaïque sans strophe ni rime, un usage constant
de lallitération et la répétition en doublet de chaque
vers. Gabriel Rebourcet, qui nest pas un poète, a voulu cependant
se servir de la métrique poétique française traditionnelle,
loctosyllabe, pour translater le vers kalévaléen qui se
compose de quatre trochées (-U/-U/-U/-U) basés sur laccent
tonique, le principal accent tonique portant la plupart du temps sur le premier
pied, cest-à-dire la première syllabe du premier mot, puisque,
en finnois, laccent porte sur linitiale. Cette anacruse, fréquente,
évite donc souvent la monotonie dun tétramétre régulier
(p. LIX).
Rebourcet donne dans son introduction quelques exemples où le texte finnois
est suivi de la traduction littérale puis de la traduction définitive.
Il semble bien, au vu de ces exemples, que la traduction définitive,
cest-à-dire celle que nous propose Gabriel Rebourcet, si elle honore
leffort considérable du traducteur et la science linguistique quil
a accumulée à cette occasion sans parler du grand plaisir
quil a eu à ciseler à sa façon les 22795 vers de
ses 50 chants laisse néanmoins un doute quant au plaisir que le
lecteur peut y prendre.
***
Les récits de cette accumulation daventures regroupées sous
le terme « épopée » pourraient se laisser,
très brièvement, résumer ainsi :
I. Premier cycle de Väinämöinen :
Le poème souvre par un chant cosmogonique : la Vierge de lair
descend des hauteurs éthérées au milieu de la mer ; la
tempête la berce sur les flots, le souffle du vent féconde son
sein; durant sept siècles, elle porte son lourd fardeau, exhalant ses
plaintes et ses gémissements, et invoquant le secours dUkko, le
dieu suprême. Un aigle qui plane dans les nues aperçoit à
la surface de leau le genou découvert de la Vierge de lair
; il le prend pour un tertre de gazon et y bâtit son nid, dans lequel
il dépose sept oeufs quil se met à couver. La Vierge de
lair secoue tout à coup son genou ; les ufs roulent dans
labîme, se brisent, et de leurs débris se forment la terre,
le ciel, le soleil, les étoiles et les nuages. La Vierge de lair
poursuit ses créations et donne naissance à Väinämöinen,
le runoia (chanteur de runot4) éternel (Chant I) ; Väinämöinen
complète luvre de la fille de lair en défrichant
Ia terre et en lensemençant (Chant II). Sa renommée de chanteur
se répand au loin. Joukahainen, le fils de Laponie, rival en magie, mais
fanfaron et étourdi, en est jaloux et vient le provoquer. Väinämöinen
laccable sous ses formules magiques et le force à demander grâce
; mais il ne consent à le délivrer que lorsquil lui promet
sa sur, Aino, pour épouse (Chant III). Aino, saisie dhorreur
par une pareille union avec un vieillard, se précipite dans Ia mer (Chant
IV). Cest en vain que Väinämöinen court à sa recherche
; elle a disparu à jamais. Le héros fait appel à sa mère,
qui surgit de sa tombe et conseille à son fils daller choisir une
autre fiancée parmi les vierges de Pohja5 (Chant V). Väinämöinen
se met en route ; mais Joukahainen, qui nourrit depuis longtemps contre lui
des projets de vengeance, lépie au passage et lui lance un trait
mortel. Le cheval du runoia est seul atteint ; il lentraîne au fond
des eaux, où il devient le jouet dune violente tempête (Chant
VI). Un aigle vient à son secours et lemporte sur ses ailes jusquaux
régions de Pohja où Väinämöinen est reçu
par Louhi qui lui prodigue une hospitalite généreuse. Elle lui
promet la main de sa fille sil peut lui forger un Sampo (talisman qui
porte avec lui la prospérité et le bonheur). Väinämöinen
se récuse et sengage, si Louhi lui fournit les moyens de retourner
dans son pays, à lui envoyer lhabile forgeron llmarinen. Louhi
accepte son offre (Chant VII). Chemin faisant, Väinämöinen aperçoit
la vierge de Pohja au milieu des airs, appuyée sur un arc-en-ciel. Il
linvite à descendre dans son traîneau et lui demande sa main.
La jeune vierge promet de satisfaire son désir sil sort vainqueur
de trois épreuves. Le chanteur réussit dans les deux premières,
mais quand vient la troisième, où it sagit de la construction
dun bateau, il se blesse grièvement au genou avec sa hache, et
son sang coule avec abondance (Chant VIII). Un vieillard, savant dans Iart
des conjurations, après sêtre fait raconter lorigine
du fer cause de la blessure, prononce sur elle les formules magiques et guérit
le héros (Chant IX). Väinämöinen reprend alors le chemin
de son pays, et conformément à sa promesse, il envoie à
Pohja, sur les ailes du vent, le forgeron Ilmarinen. Celui-ci forge le Sampo
désiré et réclame celle que Louhi lui destinait pour prix
de son travail ; mais la jeune vierge refuse de suivre le forgeron, qui revient
seul auprès de Väinämöinen (Chant X).
II. Premier cycle de Lemminkäinen
Lemminkäinen (cur fol et chevaleresque) ravit la belle Killikki et
lépouse (Chant XI). Puis, celle-ci lui étant infidèle,
la quitte et part chercher à Pohja une autre épouse (Chant XII).
Il y demande la main dune des filles de Louhi quil ne peut obtenir
quà condition daccomplir trois prouesses (Chant XIII) :
capturer lélan de Hiisi (figure maléfique du Kalevala),
brider son étalon, et abattre le cygne du fleuve du royaume des morts,
le Tuonela ; mais il est frappé par un berger qui jette sa dépouille
en morceaux dans le fleuve infernal (Chant XIV). Sa mère, lorsquelle
devine la sinistre nouvelle, sen va repêcher les débris de
son corps à laide dun râteau, et lui rend la vie (Chant
XV).
III. Deuxième cycle de Väinämöinen
Pour construire une barque Väinämöinen va chercher aux enfers
les indispensables mots magiques (Chant XVI). Mais dautres mots magiques
seront nécessaires quil ira chercher dans le ventre du magicien
Antero Vipunen (Chant XVII). Puis il se rend en bateau à Pohja demander
la main dune fille qui lui préfère Ilmarinen (Chant XVIII).
Ce dernier accomplira, avec laide de sa fiancée, les trois prouesses
qui lui sont fixées : labourer un champ grouillant de serpents,
capturer lours et le loup de Tuoni (« la mort» ; « le
fleuve de non retour »), et le plus gros brochet du fleuve de Tuonela
(sert de doublon à Tuoni) (Chant XIX). Préparatifs des noces à
Pohjola (Chant XX). Banquet au cours duquel Väinämöinen présentera
les remerciements des invités (Chant XXI). Conseils à la fiancée,
retour sur le passé (Chant XXII). Instructions de la fiancée par
le futur mari (Chant XXIII). Conseils au fiancé et départ des
époux (Chant XXIV). Le fiancé est reçu chez lui ;
chants et remerciements de Väinämöinen (Chant XXV).
IV. Deuxième cycle de Lemminkäinen
Lemminkäinen est furieux de ne pas avoir été invité
aux noces ; il se rend à Pohja et surmonte les dangers du voyage
grâce à sa magie (Chant XXVI). Il provoque le patron de Pohja en
duel et le tue (Chant XXVII). Poursuivie par Louhi, la patronne de Pohja, il
senfuit, rentre chez lui puis se rend dans une île lointaine (Chant
XXVIII). Il va y séduire toutes les femmes, sauf une, avant de retourner
au pays quil retrouve dévasté, mais sa mère vivante
(Chant XXIX). Avec son compagnon de guerre, Tiera, il part pour une expédition
contre Pohja où Louhi va déchaîner en vain contre eux un
froid intense (Chant XXX).
V. Cycle de Kullervo
Histoire des deux frères rivaux Untamo et Kalervo ; Kullervo, fils de
Kalervo, et seul survivant de sa famille, sera vendu par Untamo au forgeron
Ilmarinen (Chant XXXI). Lépouse dIlmarinen confie à
Kullervo la garde de ses troupeaux (Chant XXXII). Kullervo se venge dune
farce de sa patronne en ramènant tout un troupeau de loups et dours
qui vont la déchirer (Chant XXXIII). Puis il se sauve et retrouve sa
famille quil croyait morte (Chant XXXIV). Sans la reconnaître pour
telle, il abuse de sa sur qui se donnera la mort (Chant XXXV). Il quitte
sa famille, ses parents meurent ; Il tue Untamo puis se suicide (Chant XXXVI).
VI. Cycle dIlmarinen
Le forgeron Ilmarinen qui a perdu sa femme, en conçoit une autre en or
et argent, mais nen étant pas satisfait, il va la donner à
Väinämöinen qui la refuse (Chant XXXVII). Il enlève une
des filles de Pohja quil changera en mouette lorsquelle laura
trompé ; le Sampo rend la prospérité à Pohja
(Chant XXXVIII). Avec Väinämöinen et Lemminkäinen, Ilmarinen
va demander à Louhi de partager avec eux le Sampo (Chant XXXIX).
VII. Deuxième cycle de Väinämöinen
Leur bateau reste pris sur le dos dun brochet que Väinämöinen
tue et avec la machoire duquel il construit une sorte de cythare, le Kantélé,
dont personne ne sait jouer (Chant XL), sauf Väinämöinen, et
tous accourent pour lentendre (Chant XLI). Comme Louhi refuse de partager
le Sampo, Väinämöinen endort tout le monde et emporte au loin
le Sampo sur son navire; mais le kantélé tombe à leau
et disparaît, à la suite du sort que Louhi, à son réveil,
leur a jeté (Chant XLII). Louhi, changée en aigle, va se poser
sur le bateau des ravisseurs ; une lutte sengage au cours de laquelle
le Sampo glisse dans la mer et se brise ; on en recueille les débris ;
Louhi rentrera chez elle privée de sa prospérité (Chant
XLIII). Väinämöinen semploie à construire un nouveau
kantélé en bois de bouleau (Chant XLIV). A la suite des fléaux
que Louhi va répandre sur Kalevala, Väinämöinen réussit
à guérir son peuple (Chant XLV). Louhi dépêche un
ours que Väinämöinen va tuer (Chant XLVI). Louhi ravit alors
le soleil et la lune et les cache dans une montagne ; Väinämöinen
et Ilmarinen partent à la recherche dune étincelle tombée
du ciel (Chant XLVII). Cest dans le ventre dun poisson quils
vont trouver létincelle ; Ilmarinen se brûle, il guérira
cependant (Chant XLVIII). Il décide de forger de nouveaux astres,
mais ils ne donnent pas de lumière ; bien que Väinämöinen
ne réussisse pas à délivrer le soleil et la lune, Louhi
seffraye des préparatifs de ses ennemis et remet les astres à
leur place dans le ciel (Chant XLIX).
VIII. Cycle Marjatta
La vierge, Marjatta (déformation populaire le nom de la Vierge Marie),
fécondée par une airelle, accouche dans une écurie ;
son fils est proclamé roi de Carélie, après la défaite
de Väinämöinen qui avait condamné à mort cet enfant
sans père. Vaincu, Väinämöinen part sur son bateau et
laisse à son peuple le Kantélé. Le chant sachève
sur les paroles du poète (Chant L).
Poème mythique par excellence, épopée composée de
textes plus ou moins anciens, quils soient légendaires, héroïques,
épiques ou lyriques, le Kalevala doit davoir été
unifié, au XIXe siècle, à un seul homme, Elias Lönnrot.
Trésor de la pensée des anciens finnois, épopée
de lidentité nationale finnoise, il participe dune certaine
façon de toutes ces cosmogonies conçues en des temps immémoriaux,
mais que certains peuples ou tribus ont conservé jusquà
une date récente et que de savants ethnologues ont réussi à
conserver. On ne peut sempêcher dévoquer, à
ce sujet, les travaux de Marcel Griaule ou de Germaine Diéterlen qui
nous ont donné au XXe siècle deux uvres majeures :
Dieu deau et Le Renard pâle, recueillis, en Afrique,
auprès des sages et des chanteurs dogons. Lorigine du monde, la
naissance des dieux et des hommes, le partage du bien et du mal, les forces
de lamour et de la haine, les prouesses à accomplir, les visages
de la mort et ceux de la vie, voilà les thèmes universels que
lon retrouve dun bout à lautre de la Terre sous des
formes variées. Celle du Kalevala est une exceptionnelle réussite
du point de vue littéraire, à laquelle sajoute une puissante
valeur nationale qui fait delle, comme certains lont dit, la pierre
angulaire de lidentité nationale finlandaise quelle hisse
à la hauteur de lhumanité tout entière, à
condition dêtre fidèlement et agréablement traduite.
Jusquoù pousser la fidélité et jusquoù
donner au plaisir de la lecture un suprême avantage ? Ce sont là,
il est vrai, des questions que pose la traduction de toute uvre littéraire,
avec cette particularité, en ce qui concerne le Kalevala, qui est doffrir
au traducteur un immense champ dinvestigation linguistique à laquelle
Gabriel Rebourcet na malheureusement pas su résister. De toute
façon, les règles métriques de lancienne poésie
finnoise sont trop particulières pour quon puisse en donner une
équivalence en poésie française qui fait peu cas de lalternance
des brèves et des longues et qui évite les allitérations
trop nombreuses, deux choses pourtant qui caractérisent le texte original
finnois. Le premier traducteur français, Louis Antoine Léouzon
Le Duc, conscient de ces difficultés, a choisi de traduire en prose.
Le second, Jean-Louis Perret, a préféré le vers métrique.
Le troisième, Gabriel Rebourcet, adoptera loctosyllabe, allitéré
et rythmé autant que possible. En anglais, langue naturellement accentuée,
John Martin Crawford a choisi lhexamètre. Une comparaison simpose
entre ces quatre traductions du texte original dont voici les trente premiers
vers :
Traduction
de Louis Antoine Léouzon Le Duc
Voici que dans mon âme séveille un désir, que dans
mon cerveau surgit une pensée : je veux chanter ; je veux moduler des
paroles, entonner un chant national, un chant de famille. Les mots se liquéfient
dans ma bouche, les discours se précipitent ; ils débordent sur
ma langue, ils se répandent autour de mes dents.
Ô frère bien-aimé, compagnon de mon enfance, viens maintenant
chanter avec moi, maintenant que nous voila réunis. Rarement, habitants
de pays différents, nous nous trouvons ensemble, rarement nous nous rencontrons
dans ces terres isolées, dans ces tristes régions de Pohja.
Mets ta main dans ma main, tes doigts entre mes doigts, afin que nous chantions
des choses merveilleuses, et que cette chère et florissante jeunesse,
avide de nous entendre, connaisse les paroles que nous avons recueillies dans
la ceinture de Väinämöinen, dans la forge dIllarinen, à
la pointe du glaive de Kaukomieli, sur larc de Joukahainem, aux frontières.
de Pohja, dons les Landes stériles de Kalevala.
(A. Lacroix,
Verboeckhoven & Cie Editeurs, Paris, librairie internationale, 1868, p.
1-2)
Traduction de Jean-Louis Perret
Voici quun désir me saisit,
Lidée mest venue à lesprit
De commencer à réciter,
De moduler des mots sacrés,
Dentonner le champ de famille,
Les vieux récits de notre race ;
Les mots se fondent dans ma bouche,
Les paroles lentement tombent,
Elles senvolent de ma langue,
Se dissipent entre mes dents.
Frère aimé, compagnon chéri,
Beau camarade de jeunesse,
Viens vite chanter avec moi,
Approche-toi pour réciter,
Puisque nous voici réunis
Provenant de lieux différents;
Rarement nous nous rencontrons,
Nous nous retrouvons avec peine
Dans notre triste territoire,
Dans nos pauvres terres du nord.
Approche ta main de ma main,
Glisse tes doigts entre mes doigts
Pour entonner nos plus beaux chants,
Pour réciter nos meilleurs contes;
Nos amis prêteront loreille,
Nos compagnons écouteront,
Dans la jeunesse qui grandit,
Parmi la race adolescente,
Les chants reçus de nos ancêtres,
Les mots tirés du ceinturon
Du ferme et vieux Väinämöinen
De la forge dIlmarinen,
Du glaive de Kaukomieli,
Au fond des champs de Pohjola,
Dans les landes de Kalevala.
(Stock, Paris
1978)
Traduction de Gabriel. Rebourcet
Le désir têtu me démange
lenvie me trotte la cervelle
daller entonner la chanson,
bouche parée pour le chant mage
égrenant le dit de ma gent
La rune enchantée de ma race.
Les mots me chantent dans la bouche,
Grains de gorge puits de paroles,
ils se ruent torrent sur ma langue,
ils sembruinent contre mes dents.
Petit frère, mon frérot dor,
mon beau compagnon de jeunesse !
Fais-moi compagnie pour le chant
viens-t-en men joindre au jeu des runes
car nous sommes ce jour ensemble
après maints jours en dautres bords !
Rare est le jour qui nous rassemble,
le temps que nos chemins se croisent
en ces confins de pauvres terres,
champs de Norrois, terres piteuses.
Topons çà la main dans la main,
doigts glissés par entre les doigts
pour entonner la chanson bonne
et bailler la rune meilleure,
la foule dor pourra lentendre
pour savoir, la flopée curieuse,
ceux de la jeunesse levante,
haute pousse, les ouailles belles :
Ce sont les mots de lhéritage,
runes tournées au baudrier
du vieux Väinämöinen,
sous la forge dIlmarinen,
lépée de Lemminkäinen,
larc de Joukahainen
au fin fond des champs de Pohja,
les landes du Kalevala
(Gallimard, Paris
2010)
Traduction de John Martin Crawford
Mastered by desire impulsive,
By a mighty inward urging,
I am ready now for singing,
Ready to begin the chanting
Of our nations ancient folk-song
Handed down from by-gone ages.
In my mouth the words are melting,
From my lips the tones are gliding,
From my tongue they wish to hasten;
When my willing teeth are parted,
When my ready mouth is opened,
Songs of ancient wit and wisdom
Hasten from me not unwilling.
Golden friend, and dearest brother,
Brother dear of mine in childhood,
Come and sing with me the stories,
Come and chant with me the legends,
Legends of the times forgotten,
Since we now are here together,
Come together from our roamings
Seldom do we come for singing,
Seldom to the one, the other,
Oer this cold and cruel country,
Oer the poor soil of the Northland.
Let us clasp our hands together
That we thus may best remember.
Join we now in merry singing,
Chant we now the oldest folk-lore,
That the dear ones all may hear them,
That the well-inclined may hear them,
Of this rising generation.
These are words in childhood taught me,
Songs preserved from distant ages,
Legends they that once were taken
From the belt of Wainamoinen,
From the forge of Ilmarinen,
From the sword of Kaukomieli,
From the bow of Youkahainen,
From the pastures of the Northland,
From the meads of Kalevala.
(John B. Alden
Publisher, New York, 1888)
Jean-Pierre Attal
NOTES
1. Parue aux Editions Gallimard, collection A laube des peuples
(1991) et dont il sera principalement question ici puisquelle vient dêtre
reproduite dans la collection Quarto chez ce même éditeur.
2. Selon certains, le mot Kaleva serait une épithète exprimant
le plus haut idéal de lhéroïsme, qui sapplique
indifféremment à tous les héros. La finale la indique la
propriété dêtre habitable, doù kalevala,
terre ou patrie des héros.
3. La traduction de Gabriel Rebourcet se trouve parsemée de notes de
bas de page que le traducteur justifie ainsi : « Soit que je suis allé
rechercher des mots disparus de la langue française avec lobjet,
le geste ou le fait culturel quils signifiaient , et qui exista jadis
dans notre région du monde comme il subsistait encore au siècle
dernier dans le berceau du Kalevala. La langue de lancien français
en regorge, ces mots sont beaux, je les ai rapportés avec plaisir, le
serorge (beau-frère), la charaude (sorcellerie), la chambige (charrue),
la viène (poutre maîtresse), etc. A cet égard, les parlers
de la Franche-Comté et des Vosges, région comparable par leur
culture domestique et leur climat, mont été dune aide
précieuse : ils mont livré des mots comme le bouloir (bâton
servant à chasser le poisson vers un filet), le hâloir (sorte détuve
où on faisait sécher le grain quune moisson tardive a fait
moissonner trop humide encore), la tourte (terre gelée), etc.[
]
Soit jai repris des termes qui figuraient encore dans nos dictionnaires
du siècle dernier, comme le jardon, laumaille, le plessis, etc.
Ils sont vieillots comme leurs équivalents finnois dans le poème
dorigine. ». (p. LXVII)
4. Léouzon Le Duc met en note cette définition du mot runo :
« Dane la langue finnoise, Run, pl. Runot, signifie vers,
chant, poème. Selon Hallenberg, lorigine de cette expression est
orientale : « In linguis orientalibus, nomen soni atque clamoris
expressum fuit litteris rn, rnh, rum, quod idem etiam rectum est nomen visus,
tum oculorum tum mentis : Samaritice, rn, run, murmuravit, murmuratio; Hebraïcè
ranan, ranah, clamare, sonare, rinnah, clamor, cantus, precatio; Chaldalce,
rnan, clamare, rinnanah, rinnun, murmuratio, cantus, meditatio; Syriace, rno
meditatus est, reno, meditatio; Arabice, renna, sonare, clamare, gemere, rannin,
sonus, clamor, gemitus, rena, ranaa, vocem edere exultationis, runaa, sonus.
Ainsi, le mot runo, runot, exprime dune maniere adequate lidée
de la poésie, qui eat à la fois inspiration, vision de lâme
et chant de la voix.»
5. Terres du Nord, sombres, froides, aux confins de la Laponie. Opposée
au séjour de Väinämöinen quest le kalevala, Louhi
y règne sur une redoutable tribu de sorciers et de démons.
6. Surnom de Lemminkäinen.