Alban Cerisier
Une histoire de la NRF

Paris, Gallimard, 2009, 214 pages,
ISBN 978-2-07-012255-4, 25 euros,
En toutes lettres...
Cent ans de littérature à la
Nouvelle Revue Française
Paris, Gallimard, 2009, 109 pages,
ISBN 978-2-07-0124800, 37 euros,

Archiviste-paléographe,ancien élève de l’École nationale des chartes, Alban Cerisier est chargé, depuis plusieurs années, de la conservation et de la mise en valeur des fonds patrimoniaux ainsi que du développement numérique du groupe Gallimard.
Avant la publication de cette histoire de la NRF, Alban cerisier avait établi, en 2005, la correspondance 1922-1950 d’André Gide (1869-1951) avec l'éditeur Jacques Schiffrin (1892-1950) : deux cent cinquante lettres inédites qui témoignent d'une véritable amitié. Schiffrin associe Gide au premier livre qu'il fait paraître, dès 1923, à l'enseigne de sa firme, les Éditions de la Pléiade : une traduction nouvelle de La Dame de pique de Pouchkine qu'ils cosignent. A. Gide confiera à la jeune maison quelques-unes de ses œuvres et s’intéressera particulièrement à une collection : la Bibliothèque de la Pléiade (1931) que Gide introduira chez Gallimard, et dont il sera un des premiers auteurs avec son journal, œuvre inédite, au sujet de laquelle je me souviens avoir lu dans le journal littéraire de Paul Léautaud, en date du 15 juillet 1938 : « Ce soir, à six heures, Combelle, passé d’abord au Mercure, me rattrape à la gare comme j’allais descendre au train. [...] Je demande à Combelle des nouvelles de Gide. Il est en plein travail de correction d’épreuves, l’éditeur Schiffrin (volumes de la collection la pléiade) lui ayant proposé de publier en un seul volume tout son journal (volume qui comprendra près deux 900 pages), sauf, bien entendu, les morceaux ne pouvant paraître que posthumes. J’apprends de Combelle que Gide a découvert pour cette partie posthume le moyen de garantie que j’ai découvert depuis quelques années pour mon propre compte : impression de cette partie en un volume tiré à 12 exemplaires H. C. qu’on distribue à autant de gens de façon qu’il existe une impression faite du vivant de l’auteur et permettant de vérifier l’exactitude de la publication posthume.»
Toute la NRF, ou, si l’on préfère, toute la vie littéraire de cette première moitié du XXe siècle, se trouve illustrée et résumée dans ces quelques lignes de l’un de ses plus authentiques représentants. À cette époque, l’intérêt que l’on portait à l’existence ne pouvait être qu’un intérêt littéraire. il fallait ne considérer toute chose que sous l’angle de la littérature. La correspondance, le journal intime, jusqu’aux conversations les plus anodines avec ceux que l’on rencontrait dans la rue ou dans les couloirs des maisons d’édition, se fixaient sur la littérature comme l’aiguille de la boussole se fixe sur le nord, le magnétisme s’exerçant à partir d’une force avouée ou secrète: la gloire littéraire.
Cette quête de la gloire littéraire pourrait servir de sous-titre au bel et gros ouvrage d’Alban cerisier, Une histoire de la NRF. Il faut saluer ici cet énorme travail d’archiviste mais aussi d’hommes de lettres qui a su donner un élan vital à ce rappel d’un demi-siècle d’inventions et de publications, avec un art de la mise en scène et du portrait tout à fait remarquable. Hélas, les principaux protagonistes, disparus depuis fort longtemps, de cette histoire, sont loin d’être tous passés à la postérité. Ils doivent être assez rares les lecteurs qui ont entendu parler de Jean Schlumberger, un de ceux, pourtant, les plus longuement référencés dans l’index des noms de personnes et des œuvres (pages 579-611), et si Jean Paulhan est passé à la postérité, on ne peut en dire autant de celui qui partagea son bureau chez Gallimard pendant de longues années, Marcel Arland, qu’on ne lit plus guère. Mais encore, que sait-on de Charles Louis Philippe, de Jacques Rivière, Jacques Copeau, Eugène Montfort, Pierre Drieu la Rochelle, Valery Larbaud, Roger Martin du Gard, André Ruyters, Julien Benda, Albert Thibadet, etc., si l’on n’est pas vraiment féru de littérature ? Par contre, la gloire a conservé les noms de Gaston Gallimard, d’André Gide, de Jean Paulhan, de Marcel Proust, d’André Malraux, de Saint-John Perse, de Paul Valéry, de Paul Claudel, parmi ceux qui furent, ou participèrent, à l’origine et à la renommée de la NRF.
On a du mal à imaginer, aujourd’hui, l’importance de la vie littéraire au début du XXe siècle avec cette kyrielle de revues qu’Alban cerisier, dans un sous- chapitre : le petit peuple des revues (p. 18-25), présente en introduction à ce qu’il appelle la naissance miraculeuse de la NRF. Il en cite les principales, en oubliant de mentionner une revue non négligeable, celle d’Apollinaire et de ses amis, Les Soirées de Paris (1912-1914),1 tout à fait digne, pourtant, de figurer, tant pour ses contributions que pour sa présentation, aux côtés de celle d’André Gide et des siens. On trouve, du reste, dans le n° 45 de La NRF (Septembre 1912, pages 551- 556) un compte-rendu anonyme de la sixième livraison des Soirées de Paris où l’on peut lire sous la plume d’André Billy un vivant portrait de Paul Léautaud dans son bureau du Mercure de France, maison d’édition mais également revue2 qui faisait autorité, et vis-à-vis de laquelle la NRF a longtemps ressenti une certaine défiance, car il y avait alors une ardente rivalité entre les grands périodiques littéraires.
Comme nous l’apprend avec moult détails Alban Cerisier, les deux principaux responsables, en 1909, de la parution du premier numéro de la NRF, furent Jean schlumberger, le plus jeune (32 ans) et Gide, le doyen, (40 ans), bientôt épaulés par Gaston Gallimard (31 ans), grâce à qui cette entreprise littéraire devint une entreprise commerciale qui payait fort bien ses contributeurs et qui donna, par la suite, naissance à la florissante maison d’édition que l’on connaît.
Alban Cerisier a tout lu, tout archivé concernant les activités littéraires mais aussi financières de la maison Gallimard. Tel un satellite d’où l’on peut voir la Terre dans ses moindres détails, il a réussi par un imprssionant travail à prendre ses distances et à visionner tout un siècle d’événements éditoriaux, car sa curiosité ne se limite pas à la seule NRF, qu’il s’efforce, chaque fois que nécessaire, de resituer dans l’agitation générale.
Si l’on en croit Paul Claudel – un des premiers seconds rôles de cette pièce en cinq actes que Cerisier a résumé en plus de 600 pages (acte 1: 1909-1914 ; actes 2 : 1919-1940 ; acte 3 : 1940- 1943; acte 4: 1953-1977 ; acte 5 : 1977 à nos jours) – «la nouvelle génération se doit de réparer les crimes de ses devanciers dont il [Claudel] relève les noms avec dégoût : les Flaubert, Taine, Renan, Goncourt, Zola, affreux mécréants et sceptiques, auxquels on doit la démoralisation et la sécularisation abominable de l’époque. Ce sont les cadavres empoisonnés de la modernité, Anatole France étant ‘le dernier de cette triste lignée’ ! » (p. 119). mais il n’y avait pas que Claudel (scandalisé par les déviances sexuelles ou politiques de bien d’autres acteurs, Gide et Proust en particulier) qui eût voix au chapitre.Du triumvirat : Jacques Copeau, Jean Schlumberger, André Gide, qui dirigea la revue jusqu’en 1911, à la seule direction de J. Copeau de 1912 à 1914, avec l’assistance de Jacques Rivière qui lui succèdera de 1919 à 1925, puis à l’entrée de Jean Paulhan qui règnera jusqu’en 1940, les points de vue ont varié sans jamais s’éloigner d’une grande exigence d’excellence. Mais la revue se distinguera moins par sa défense du roman ou de l’art romanesque dont Jacques Rivière s’était fait le porte-parole, que par l’aura que lui auront donnée la poésie, l’art de la prose et la critique littéraire dans la personne d’un Saint-John Perse, d’un Paul Claudel, d’un Paul Valéry, d’un Francis Ponge, d’un Marcel Proust, d’un Marcel Jouhandeau, d’un Jean Paulhan, d’un Maurice Blanchot, que ni le temps, ni la mode ne pourront faire oublier.
Si l’acte 2 (1919-1940) est, sous la houlette de Jean Paulhan, le plus consistant, si l’acte 3 (1940-1943) en est le moment le plus dramatique avec, durant l’occupation, la ténébreuse figure de Drieu la Rochelle, c’est dans l’acte 4 (1953-1977) que le sens de l’aventure se révèle obscurément avec les chroniques de Maurice Blanchot où l’on trouve, reprise et vertigineusement approfondie, cette «grande idée » (une grande idée n’a pas assez d’un grand homme pour l’exprimer... Il faut que plusieurs s’y emploient, A Gide, Bruxelles, 1900, cité en exergue page 7) qu’André Gide puis Jean Paulhan avaient d’abord nourrie. Quant à l’acte 5 (1977 à nos jours), il aurait pu avoir un peu plus d’éclat si, dès l’acte 4, on avait associé à la direction de la revue Georges Lambrichs – seul digne successeur de Jean Paulhan – qui y aurait introduit Samuel Beckett et presque tous les acteurs du nouveau roman, de Michel Butor à Claude Simon, au lieu de les faire paraître sous son autorité aux éditions de minuit.
En toutes lettres... Cent ans de littérature à la Nouvelle Revue Française est le luxueux catalogue de l’exposition qui s’est tenue à la fondation Martin-Bodmer à cologny en Suisse du 13 février au 20 avril 2009. Avec sa belle iconographie, commentées par Alban cerisier, ce catalogue est un complément à son histoire, qui l’illustre fort utilement. On y trouve quelques anciennes photos des fondateurs et des familiers, mais également les fac-similés de diverses lettres et documents comptables, avec, ici et là, de surprenants clichés : la jeune Marguerite duras, dactylographe, aux côtés de Gaston Gallimard ; le directeur commercial Louis-Daniel Hirsch à son bureau de la rue Sébastien Bottin en 1930 ; Louis Aragon en 1928 ; Antonin Artaud en 1932 ; Julien Benda en 1935 ; Benjamin Crémieux, barbu, en 1931, en compagnie de Jean Paulhan, dans le bureau de la NRF donnant sur la terrasse où se tient debout Germaine Paulhan, le visage tourné vers le photographe ; le décor de la nuit des rois de William Shakespeare en 1920 au Théâtre du Vieux-Colombier, dirigé alors par Jacques Copeau, et bien d’autres choses encore.

Quentin Desclaux.

1 La revue Orpheus consacrera son prochain numéro, aux SOIREES DE PARIS avec la reproduction en fac-similé d’un choix de textes particulièrement significatifs. Voir le sommaire des numéros d’Orpheus déjà parus sur :
www.editions-anagrammes.com.
2 Alban cerisier n’ignore rien de ce que fut la revue le Mercure de France puisqu’il a édité, en collaboration avec Philippe G. Kerbellec, une anthologie des textes parus dans la revue de 1890 à 1940. C’est probablement lui qui a établi la chronologie abondante et instructive ainsi que les notices biographiques des contributeurs. (Mercure de France, 556 pages, 1997). On y trouve cependant une erreur de datation concernant la création de la revue Les Soirées de Paris mentionnée en 1909, alors qu’elle a été crée en 1912.