Michel Onfray, LE CREPUSCULE D'UNE IDOLE, L'AFFABULATION FREUDIENNE, Grasset 2010, 616 pages, ISBN 978-2-246-2-76931-6, 22 euros

J'irai cracher sur ta tombe...

Si on l'en croit, Michel Onfray serait un homme libre, juste et généreux (pour illustrer son emploi ternaire des adjectifs dont il est si friand). Mais c'est également un homme qui ne mâche pas ses mots, et qui ne les compte pas non plus, comme on dit d'un avare qu'il compte ses sous. Son dernier ouvrage, celui qu'il vient de faire paraître aux éditions Grasset, Le crépuscule d'une idole L'affabulation freudienne, n'a pas moins de 616 pages, alors qu'il aurait pu n'en faire que, tout au plus, 150, sans perdre pour autant aucun détail de raisonnement ou d'information. Comment cela se peut-il ? Eh bien, c'est tout simple, pour faire d'un libelle un ouvrage aussi impressionnant par sa taille, il suffit de multiplier au moins par trois et, chaque fois que c'est possible, jusqu'à dix ou douze fois, un mot sur cinq environ, à l'aide de synonymes ou de proches équivalents, sans paraître ridicule, puisqu'il n'existe pas de vrais synonymes, chaque mot ayant en plus de son sens général des nuances particulières, de sorte que l'on peut toujours justifier leur accumulation sous prétexte de préciser sa pensée. Un nettoyage systématique du texte d'Onfray le réduirait facilement des deux tiers, car s'ajoute à l'accumulation d'un vocabulaire superflu, un très grand nombre de redites, de ressassements de toutes sortes ; les mêmes arguments, les mêmes réflexions sont répétées à satiété. Ainsi la femme serait, selon Freud, mais c'est Onfray qui détaille : " sensuelle, déraisonnable, motivée par ses passions, ses pulsions, son instinct, ses viscères, son utérus " ; et l'homme : " un être de raison, de cogitation, de réflexion, de pensée, de maîtrise, de cerveau... " (p. 513). Notation que l'on retrouvera disséminée un peu partout une bonne dizaine de fois. Dire que la littérature sur la psychanalyse est pléthorique pourrait suffire, mais Onfray ne s'en contente pas. Il allonge la sauce, en ajoutant à la suite: " Le nombre d'ouvrages qui expliquent, racontent, théorisent, simplifient, compliquent, commentent, analysent, abrègent, condensent, développent, obscurcissent la théorie de Freud est considérable... " (p. 588), réflexion qui sera répétée tout au long de l'ouvrage...
Idem lorsqu'il se demande pourquoi " la magie, voire l'occultisme, ne suscite jamais chez Freud de critique virulente, radicale, franche, nette, précise, sans équivoque " (p. 363). Idem encore lorsqu'il fait inutilement remarquer que Freud n'utilise pas de matériel médical pour soigner ses patients : " Donc, pas d'auscultations, pas d'examens cliniques, pas de stéthoscope ou d'instruments pour prendre la tension ou la température, pas de matériel médical, pas d'ordonnance, pas de médicaments... " (p. 390). Autre antienne " On ne trouve jamais [chez Freud] d'erreurs, jamais de contradictions, jamais de revirements, jamais de reniements, jamais de fautes, jamais d'hésitations... (p. 290). On aura noté l'accumulation des équivalences ou des synonymes. Au lieu de dire d'une vie quelconque qu'elle est simplement banale, il écrit : " une vie terne, sans argent, sans célébrité, sans mondanités... " (p. 310). Pour dire que Freud ne s'intéresse qu'au domaine spirituel, il écrit : " Freud travaille sur l'invisible, l'impalpable, l'immatériel, l'incorporel, l'imperceptible, le spirituel donc... " (p. 310). Au lieu de dire simplement que selon Freud, dans l'inconscient le passé n'existe pas, il écrit : " dans l'inconscient tel que Freud le veut, le voit, le pense, l'affirme, le crée, le passé n'existe pas. " (p. 320). Freud serait : " offusqué, outré, heurté, choqué, offensé, scandalisé qu'on parle de son pansexualisme... (p. 350). À propos du voyage que le malade souffrant " de névrose, psychose, malaise, neurasthénie, hystérie, angoisse, phobie et autres pathologies de l'âme " est invité à faire en compagnie de son psychanalyste, il est précisé que ce n'est pas " un voyage comme on en effectue dans une peinture, un opéra, un roman, un poème, un film, une photographie, une gravure... (p. 351). Cette liste d'exemples pourrait s'allonger indéfiniment, mais elle ne caractériserait qu'un des aspects - celui de l'abondance superflue du vocabulaire et de la redondance des arguments - il s'y ajoute une rhétorique d'orateur, de conférencier, dont les longues tirades, qui ne font pas avancer la pensée d'un poil, occupent parfois des pages entières. Il classe, par exemple, Freud parmi les philosophes " qui organisent leur postérité, se gardent des biographes, redoutent leurs recherches, les prévoient, les suscitent, envoient leurs affidés au front pour construire un début de narration hagiographique, détruisent leur correspondance, effacent les traces, brûlent des papiers, écrivent de leur vivant une légende en pensant qu'elle contentera les curieux, entretiennent autour d'eux une garde rapprochée faite de disciples utiles pour éditer, imprimer et diffuser les images pieuses dessinées avec application, rédigent une autobiographie en sachant très bien que le rond de lumière projeté ici par leurs soins dispense d'aller voir là-bas dans l'ombre où leur noeud de vipères existentiel bruit dans un quasi silence. " (p. 43) , et on retrouvera cette litanie plus d'une fois ici et là.
Le ton est ainsi souvent d'un lyrisme qui ne convient pas toujours au sujet traité, essentiellement philosophique, mais Onfray, bien qu'il se présente comme un spécialiste sérieux des différentes philosophies de notre héritage culturel, n'a que faire d'une économie de la pensée qui le priverait de son traitement joyeux, hédoniste et libéral (pour respecter de nouveau ce rythme ternaire qui lui est cher) de la parole. Les mots, les phrases ne sont-ils pas la matière du discours, le corps de la pensée, et Onfray est un matérialiste, un hédoniste, un insoumis ; il fait parler son corps et produit des vents (pour employer ici un mot noble), longues tirades qui ont une odeur de sarcasme, de révolte et d'ironie destructrice. Il suffit, pour illustrer ce propos, de citer les titres révélateurs de certains de ces ouvrages : Le ventre des philosophes ; Cynismes, portrait du philosophe en chien ; La raison gourmande ; Politique du rebelle, traité de résistance et d'insoumission ; L'invention du plaisir ; La philosophie féroce, exercices anarchistes ; Traité d'athéologie, physique de la métaphysique.

Car Michel Onfray est un révolté, comme le furent sous la Révolution ceux-là, épris de justice et d'honnêteté, qui décapitèrent Louis XVI au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. L'homme à abattre cette fois, c'est Freud, encore, - comme on dirait en psychanalyse - une figure du père, mais dans son cas, du père spirituel et non pas du père naturel dont il fait, dans Le corps de mon père (Journal hédoniste, tome 1), un portrait émouvant, réaliste à la Zola ; de ce père, ouvrier agricole, quasiment muet - si bien qu'il se demandera si " son goût pour les mots ne vient pas de manière réactive, de son attente toujours déçue d'entendre son père lui parler, lui dire, lui raconter (Journal hédoniste, tome 1)- et dont il ne garde que l'image d'un corps puissant, à jamais ancrée dans sa mémoire ; d'où, peut-être, sa défense du physique, du matériel, du concret, du quotidien et ses critiques acerbes de la métaphysique, de la religion, de la spiritualité d'où qu'elle vienne, qu'il accuse d'être la grande illusion perverse et aliénante dont souffre, depuis des lustres, l'humanité tout entière, sans s'aviser que l'acte d'écrire, celui dont la pratique, comme il l'avoue lui-même, lui a permis de se structurer, de se fortifier - alors que sa pauvre mère qui ne dispose pas des mots est vouée à une errance dont il se trouve en partie épargné (Journal hédoniste, tome 1) - quel que soit le contenu du message, est, par essence, l'acte le plus spirituel que l'homme puisse accomplir, et que ce n'est pas le contenu de ce message, qu'il soit pour ou contre l'idéalisme, qui renforce ou rabaisse sa spiritualité, mais le style, d'où l'importance que lui ont longtemps donnée ces grands idéalistes que furent les rhétoriqueurs et les grammairiens. Ce qui fait la spiritualité des bons écrivains qu'ils soient pour ou contre toute métaphysique, ce n'est donc pas ce qu'ils disent (et Michel Onfray devrait s'en aviser plus souvent), mais uniquement la façon dont ils le disent, leur style, leur art. Les mauvais écrivains sont tous, par conséquent, les plus matérialistes, même ceux, bien entendu, qui se posent en défenseurs de la spiritualité.
Quant au crédit qu'il faut accorder à ce qui s'écrit, à la philosophie des philosophes, Michel Onfray, qui se veut disciple de Nietzsche, lit " les productions des penseurs comme autant d'exégèse de leur corps ". Ainsi la psychanalyse " est une discipline vraie et juste tant qu'elle concerne Freud et personne d'autre. Les concepts de l'immense saga freudienne lui servent d'abord à penser sa propre vie, à mettre de l'ordre dans son existence : la cryptomnésie, l'auto-analyse, l'interprétation du rêve, l'enquête psycho-pathologique, le complexe d'Oedipe, le roman familial, le souvenir-écran, la horde primitive, le meurtre du père, l'étiologie sexuelle des névroses, la sublimation constitue parmi beaucoup d'autres autant de moments théoriques directement autobiographiques. Le freudisme est donc, comme le spinozisme ou le nietzschéisme, le platonisme ou le cartésianisme, l'augustinisme ou le kantisme, une vision du monde privée à prétention universelle. La psychanalyse constitue l'autobiographie d'un homme qui s'invente un monde pour vivre avec ses fantasmes - comme n'importe quel philosophe... (p. 39,40), et Onfray de conclure avec cette citation de Nietzsche : " Au fond il n'y eut qu'un seul chrétien et il est mort sur la croix. "
Michel Onfray se prend-il lui-même pour un philosophe ? Et, dans ce cas, doit-on lire sa dénonciation tardive de Freud et de la psychanalyse comme l'expression de son corps, comme une façon de se libérer de ses propres fantasmes, comme une lecture privée qui ne concerne que lui-même, ou alors se prend-il pour un critique " scientifique ", à l'instar de Freud qui se prenait pour un homme de science dont les découvertes concerneraient l'humanité toute entière, ce que Onfray n'aura de cesse de lui refuser, tout au long de son ouvrage.
Il est vrai qu'il n'existe pas de penseurs ou de philosophes modestes au point de considérer le produit de leurs efforts comme une simple thérapie personnelle dont personne d'autre ne pourrait bénéficier. Notre auteur n'échappe pas à la règle : il se tient sans vergogne sur le versant scientifique, objectif, il croit à ce qu'il écrit comme à une vérité dont il souhaite faire bénéficier ses contemporains. Ce qu'il propose " c'est une histoire nietzschéenne de Freud, du freudisme et de la psychanalyse : l'histoire du travestissement freudien de cet inconscient (le mot se trouve sous la plume de Nietzsche...) en doctrine ; la transformation des instincts, des besoins physiologiques d'un homme en doctrine ayant séduit une civilisation ; les mécanismes de l'affabulation ayant permis à Freud de présenter objectivement, scientifiquement, le contenu très subjectif de sa propre autobiographie - en quelques mots, je propose ici l'esquisse d'une exégèse du corps freudien... (p. 32).

On aura compris que Michel Onfray s'est donné, ici et ailleurs, le rôle du justicier, du Zorro démasqué et démasquateur de la philosophie, celui à qui on ne la fait pas. Il est parti armé jusqu'aux dents : en six mois de juin à décembre 2009, il a lu, méthodiquement et chronologiquement, la totalité des écrits (plus de 6000 pages) de ce scélérat de Freud qui ne trompera plus son monde désormais, après le portrait qu'il va faire et de l'homme et de l'oeuvre sur le ton du grand accusateur. Voici pêle-mêle un choix de ses motifs et de ses arguments :
- " La grande passion de l'inventeur de la psychanalyse ? Consacrer toute son existence à donner raison à sa mère aux yeux de qui il incarnait la huitième merveille du monde. " (p. 44 et ailleurs).
- " Freud n'est pas un homme de science, il n'a rien produit qui relève de l'universel, sa doctrine est une création existentielle fabriquée sur mesure pour vivre avec ses fantasmes, ses obsessions, son monde intérieur, tourmenté et ravagé par l'inceste. " (p. 50 et ailleurs).
- " Freud propose moins une psychanalyse scientifique issue d'une méthode expérimentale avec des concepts universellement valables qu'une psychologie littéraire issue d'une autobiographie avec des notions créées sur mesure pour lui-même, extrapolées ensuite à la totalité de l'humanité. " (p. 104. et ailleurs).
- " Les croisements multipliés des textes, des correspondances, des analyses, des biographies et de l'oeuvre complète conduisent vers la source noire de cette psycho-névrose de Freud : une haine de son père […], une mère désirée, sexuellement convoitée […]. Cete pathologie n'avait pas de nom, elle deviendra sous la plume de Freud le complexe d'Oedipe dont il fera une pathologie universelle dans le seul but de vivre moins seul avec elle... " (p. 114 et ailleurs).
- " Tout l'édifice freudien part de cette prétendue découverte scientifique qui se réduit finalement à un banal souhait d'enfant, au désir d'un petit garçon pour sa mère... " (p. 151 et ailleurs).
- " Il y eut le Freud croyant à la théorie de la séduction et le consignant dans ses Etudes sur l'hystérie, puis celui qui n'y croie plus ; le Freud théorisant la possibilité d'une psychologie scientifique, et celui qui récuse ce texte pour tabler sur un inconscient radicalement psychique ; le Freud croyant à l'excellence de la cocaïne (voir Sur la cocaïne), aux merveilles de l'électrothérapie couplée au thermalisme, le Freud enseignant les succès de l'hypnose, avec ou sans imposition des mains, le Freud du psychrophore, et puis celui qui range sans façon tout cela en au magasin des accessoires ; le Freud défendant mordicus la cure par la parole dans les textes regroupés par les éditeurs sous la rubrique La technique psychanalytique, et le dernier Freud émettant l'hypothèse que la psychanalyse pourrait bien être un jour rendu inutile par les progrès de la chimie dans L'analyse sans fin et l'analyse avec fin ; ou bien encore : le Freud interdisant l'analyse de ses proches dans Conseils aux médecins sur le traitement analytique (1912), et celui qui analyse sa fille six ans plus tard, puis la maîtresse de sa fille, enfin les enfants de la maîtresse de sa fille. Où se trouve donc le vrai Freud ? Le bon Freud ? Le Freud disant juste ? (p. 299 et ailleurs).
- " Pour quelle raison une table avec le couvert mis égal = féminité, sinon par le glissement phallocratique et autobiographique d'un Freud associant bêtement la mère et l'épouse (qui assure la cuisine, le couvert, les repas) au féminin dont, selon lui, c'est le destin que de vaquer à ces tâches... " (p. 373 et ailleurs).
- " Le gros livre intitulé L'interprétation du rêve dit en fait peu de choses […] La thèse se ramasse en une poignée de mots : le rêve est un accomplissement de souhait inconscient refoulé. Autrement dit : il réalise dans le sommeil ce qui est interdit à l'état de veille. Voilà. " (p. 377 et ailleurs).
- " Comme toujours, Freud construit des théories pour justifier ses affirmations arbitraires, ses lubies, ses intuitions, ses voeux très chers -- pour reprendre les mots de Nietzsche pour qui le philosophe ne fait jamais que donner une forme universelle à des problèmes autobiographiques concrets, sinon triviaux. " (p. 402 et ailleurs).
- " Sigmund Freud s'inscrit dans la longue tradition des guérisseurs, des chamans, des magiciens, des sorciers, des magnétiseurs, des radiesthésistes et autres fakirs postmodernes. À un moment donné de l'histoire, le guérisseur a pris le nom de psychanalyste... " (p. 437 et ailleurs).
- On présente Freud comme l'héritier de la philosophie des lumières au XXe siècle. Onfray s'insurge : " La psychanalyse est un système clos sur lui-même, incapable d'accepter la discussion, la critique, le commentaire, sans transformer immédiatement l'adversaire en ennemi malade, névrosé, sans renvoyer sa réticence du côté de la psychopathologie nécessitant, légitimant et justifiant l'usage du divan, la psychanalyse n'incarne pas la tradition philosophique libérale des Lumières qui, elle, ne criminalise pas ses opposants, ne les médicalise pas, ne les insulte ne pas ne les méprise pas. " (p. 475 et ailleurs)
- " Freud croit à la numérologie, à l'occultisme, à la transmission de pensée, à la télépathie, et le recours à des rituels de conjuration du mauvais sort, autant de croyances radicalement incompatibles avec l'enseignement philosophique des Lumières... " (p. 476 et ailleurs).
- " La complaisance affichée par Freud pour l'austro-fascisme du chancelier Dollfus et la figure de Benito Mussolini, la collaboration de freudiens, avec l'aval du maître, à l'Institut Goering qui réglemente sans l'interdire l'usage de la psychanalyse sous le IIIem Reich, la criminalisation de la masturbation, l'homophobie, la misogynie et la phallocratie ontologiques, le franc refus de toute libération sexuelle écornent un peu les images pieuses diffusées par les disciples de Freud […] Au mieux, la psychanalyse nourrit un courant conservateur, au pire, un courant réactionnaire... " (p. 477 et ailleurs).

Si, selon la théorie psychanalytique freudienne, le normal et le pathologique ne constituent pas deux modalités hétérogènes de l'être au monde, mais des degrés différents d'une même façon d'être au monde, Michel Onfray se croit autorisé de parler du cas Freud comme ce dernier parle du cas de l'Homme aux loups, de l'Homme aux rats ou d'Anna O. " Et, de fait, la passion incestueuse qui le dévora sa vie durant, son désir de tuer son père, son envie de s'accoupler avec sa mère, ses rêves sexuels avec l'une de ses filles, sa relation fusionnelle et sexuellement inhibante avec sa cadette Anna, sa sexualité adultère avec sa belle-soeur, son activité théorique frénétique à l'endroit de la masturbation qui semble avoir été sa grande passion - sourions au souvenir de Paula Ficht étonné que les poches des pantalons de Freud " aient toujours de gros trous "...- tout cela montre un Freud psychiquement proche de ses patients les plus célèbres. " (p. 565, 566 et ailleurs)

Cependant, presque à la fin de son ouvrage, Onfray a des scrupules. À propos de l'homophobie ontologique de Freud dont il a fait si souvent état, il se voit obligé d'écrire : " L'honnêteté oblige à signaler qu'en 1897, Freud signe la pétition du sexologue allemand Magnus Hirschfeld appelant à abroger un article du code pénal allemand qui réprimait l'homosexualité masculine. De même, en 1905 les Trois essais sur la théorie sexuelle affirment clairement : " Les invertis ne sont pas des dégénérés " -- ce qui a le mérite d'être clair. " (p. 513)
De même à la page 521, se rendant compte qu'il n'a fait que se répéter tout au long de l'ouvrage, il croit nécessaire de s'en excuser timidement auprès de ses lecteurs ou de son auditoire : " Qu'on me pardonne de me répéter ", ose-t-il écrire enfin.

Et à l'avant-dernière page de cette " psychobiographie nietzschéenne de Freud " comme il la qualifie lui-même, il s'autorise, " pour une fois à donner raison à Freud qui écrivait en 1937 dans L'analyse avec fin et l'analyse sans fin : " Est-il possible de liquider durablement et définitivement par thérapie un conflit de la pulsion avec le moi ou nos revendications pulsionnelles pathogènes à l'égard du moi ? ", réflexion qui se poursuit mais que Michel Onfray abrège en posant tout de suite, à la place de Freud, la question : La psychanalyse peut-elle guérir ? Réponse : Non (p. 575).

Mais Michel Onfray n'a pas toujours tenu ce discours négatif à l'égard de Freud et de la psychanalyse. À 16 ans, il découvre, trois amis : Nietzsche, Marx et Freud. Il disposait ainsi, écrit-il (p. 17), " d'un stock de dynamite considérable pour faire sauter la morale catholique, miner la machinerie capitaliste et volatiliser la morale sexuelle répressive judéo-chrétienne. " Plus tard, il s'inscrit dans une UV de psychanalyse. Puis, devenu professeur de philosophie dans un lycée technique, il enseigne, pendant 20 ans, ce qu'il a appris dans les programmes officiels sans trop se poser de questions. Or voilà qu'en 2005 paraît le Livre noir de la psychanalyse, un gros ouvrage de 832 pages qui fait scandale car Freud y est traité de menteur, faussaire, plagiaire, dissimulateur, propagandiste, père incestueux, et qui reçoit dans la presse une telle volée de bois vert qu'elle décourage, en première instance, Michel Onfray, lui même outré, de le lire. Mais, de fil en aiguille, notre enseignant de philosophie s'avise qu'il y a peut-être du vrai dans ce procès et cette condamnation d'un de ses philosophes préférés, dont il n'avait lu jusqu'ici que 2500 pages (p. 25). Il veut en avoir le coeur net et il va donc lire la totalité de l'oeuvre, soit 6000 pages. Il découvre alors que les critiques du Livre noir de la psychanalyse sont bien fondées. Il les fait toutes siennes. Il ne lui reste plus, donc, qu'à les réutiliser dans son libelle en les faisant mousser comme des blancs d'oeufs pour produire un ouvrage qui impressionne par sa taille, ce qui, tous les éditeurs le savent, en facilite la vente.

Il faut donc, en conclusion et pour être, à notre tour, honnête envers notre auteur, saluer ses grandes qualités de camelot ou de bonimenteur, habile à retenir l'attention du public - car son ouvrage, qu'il soit philosophiquement justifié ou non, se laisse lire sans déplaisir par un non-initié - et à faire oublier qu'il nourrit son propos de constantes répétitions au cours desquelles, imperturbable, il utilise les mêmes armes que celles de son adversaire ou de sa victime, puisqu'il n'hésite pas à solliciter, à la manière des psychanalystes, les mirages et les chimères de l'interprétation.

Frédéric Lamotte