Fanny Bury Palliser

Mon voyage en Bretagne

Carnet de route
1867-1868

paru en 1869
chez John Murray à Londres
sous le titre

BRITTANY & ITS BYWAYS
SOME ACCOUNT OF

ITS INHABITANTS AND ITS ANTIQUITIES

DURING A RESIDENCE IN THAT COUNTRY

WITH NUMEROUS ILLUSTRATIONS

BY MRS. BURY PALLISER

présenté et traduit de l’anglais par
Jean-Pierre Attal

Si les récits de voyage peuvent être considérés comme un genre littéraire à part entière, à l’instar des romans ou des œuvres théâtrales, le récit de voyage en Bretagne en serait une des principales sous-sections, et d’envergure internationale, puisqu’il n’y a pas, loin de là, que des Français qui aient rapporté de leur visite de la Bretagne des récits à succès. On pense, bien sûr, d’abord à Flaubert et à son Voyage en Bretagne, Par les chemins et par les grèves, paru en 1885, qui reste un classique du genre. Mais longtemps avant lui, ils ont été nombreux à faire de la Bretagne un pélerinage singulier dans le but d’en rapporter une œuvre littéraire. Parmi ceux-ci, les Britanniques viennent en tête. En face de Flaubert, et près de cinquante ans avant lui, il y avait eu Thomas Adolphus Trollope avec A Summer in Brittany (1839), un classique lui aussi, qui n’a pas manqué d’influencer tous ceux (Flaubert compris) qui se sont, par la suite, embarqués dans la même aventure. Car c’est vraiment une aventure que ce voyage en Bretagne, non pas, certes, physiquement périlleuse, mais sans aucun doute spirituellement émouvante. Ce que souvent ces voyageurs viennent y chercher, en dehors de ses côtes superbes, de ses curieux monuments, de son peuple de bardes, c’est un mystère jamais résolu parce qu’il appartient à la légende qui relève du génie du lieu et de ses habitants. La Bretagne serait ainsi plus antique que romaine, plus ancienne que la Gaule ; primitive par essence, son passé serait un présent toujours renouvelé. Les Français, Emile Souvestre, par exemple, qui publia en 1844 un ouvrage constamment réédité depuis, Le Foyer breton, Contes et récits populaires, mais aussi Jules Michelet, Honoré de Balzac avec sa nouvelle Un drame au bord de la mer, Victor Hugo, Prosper Mérimée, Stendhal, Guy de Maupassant, Octave Mirbeau, Alphonse Daudet, etc. presque tous été sensibles à cet aspect légendaire. Chacun a tenté de le définir: Jules Michelet écrit : “Le génie de la Bretagne, c’est un génie d’indomptable résistance et d’opposition intrépide, opiniâtre, aveugle ; témoin Moreau, l’adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l’histoire de la philosophie et de la littérature.” Autre son de cloche avec Prosper Mérimée qui écrit, dans une lettre à Jaubert de Passa, le 8 octobre 1835, à bord d’un bateau à vapeur de Nantes à Anger : “Croyez, Monsieur, que le catalan qui me faisait peur n’est qu’un jeu d’enfant auprès du bas-breton. C’est une langue que celle-là. On peut la parler fort bien, je crois, avec un bâillon dans la bouche, car il n’y a que l’estomac ou même les entrailles qui paraissent se contracter quand on cause en bas-breton. Il y a surtout l’h et le c’h qui laissent loin derrière elles la jota espagnole. Les gens qui parlent cette belle langue sont bons diables, mais horriblement sales. On tient en déshonneur de laver ses culottes, et ceux qui donnent dans cette pratique n’osent porter ces culottes à demi propres que dans les villes...” De son côté, Guy de Maupassant écrit à propos de la Bretagne, dans un article publié par le journal Le Gaulois, en 1880 : “Et voilà le grand charme de cette contrée ; elle est la nourrice des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont indestructibles dans ce pays, et le paysan vous parle des aventures accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d’hier, comme si son père ou son grand-père les avaient vues.” Chacun y va ainsi de son jugement, de son appréciation qui n’est pas toujours vraiment personnelle : en vérité d’un livre à l’autre, on se passe l’information et même la réaction sentimentale. Nous ne savons jamais qui a été le premier à écrire telle ou telle chose sur la Bretagne, et c’est bien pourquoi on peut parler ici de genre littéraire, puisqu’un genre se constitue lorsqu’il y a constante réutilisation des moyens et des thèmes. Ce que celui-ci a dit sur Auray en 1830, celui-là le répétera en 1860, sans avoir conscience d’un plagiat, mais tout simplement parce qu’en trente ans, beaucoup moins parfois, la chose est définitivement acquise. Les Anglais n’ont pas dérogé à la règle, ils l’ont même appliquée avec plus de rigueur. Leurs voyageurs ont lu les voyageurs français ou anglais qui les ont précédés, et ils mettent un point d’honneur à le montrer, soit ouvertement en les citant, soit en leur empruntant ce qui est devenu si connu que l’on ne sait plus qui l’a dit le premier.
Quelle est la part de l’inédit dans tous ces articles parus au XIXe siècle dans les périodiques britanniques, dans ces vingt-sept récits de voyage, quasi intégralement consacrés à la Bretagne, publiés au Royaume Uni1 entre 1830 et 1895 ?
Il n’importe guère de répondre ici à la question. Ce qu’il suffit de faire remarquer, c’est la fascination qu’un pays et qu’un peuple ont exercée pendant des siècles principalement sur leurs voisins, au point d’avoir réussi à créer chez ces centaines, ces milliers, ces millions de voyageurs anonymes ou célèbres une véritable rhétorique de cette fascination.

Le voyageur qui nous intéresse ici est une dame anglaise de la bonne société, Fanny Bury Palliser. Née en 1805 Fanny Marryat, elle épousa, en 1832, le capitaine Richard Bury Palliser. Sœur de l’écrivain Frédérick Marryat, elle écrivait elle-même sur l’art dans des revues comme The Art Journal ou the Academy. Dans ce domaine, son ouvrage le plus connu est une Histoire de la Dentelle. Elle fut chargée de l’organisation du pavillon de la dentelle lors de l’Exposition internationale de South Kensington en 1874. C’est là tout ce que je sais de sa vie privée et publique. Quant à son caractère, elle le révèle fort peu dans ce carnet de route, Brittany and its byways, qu’elle publie, en 1869, chez John Murray, à Londres. Mais ce carnet de route a d’autres qualités : écrit au milieu du XIXe siècle, il semble l’avoir été hier, tant son style est moderne, dénué de toute affèterie romantique, vif, bâclé parfois, et parfois aussi délicieusement alambiqué quand le voyageur veut tout dire en une seule phrase. Ce voyageur, c’est madame tout le monde, c’est la touriste lambda d’aujourd’hui qui admire un coucher de soleil ou un beau calvaire, mais brusquement c’est aussi une érudite qui vous raconte l’histoire de la Bretagne depuis les origines avec ses légendes et ses événements historiques (les moines fondateurs, les ducs et les duchesses, la guerre des deux Jeanne, la guerre de Succession, Du Guesclin, les Chouans, etc.), qui vous cite Montalembert, Chateaubriand, Lamartine, Mérimée, Abélard, Lobineau, Madame de Sévigné, Lamennais, Froissart, A. Dumas, etc., à l’appui de ses descriptions fouillées et curieuses de tout. Car Fanny Bury Palliser s’inscrit typiquement dans cette longue tradition du voyage en Bretagne, dans ce genre littéraire où il ne s’agit pas seulement de dire ce que l’on voit mais aussi de rapporter, directement ou indirectement, ce que les autres ont vu, et dans cet art, elle se classe au tout premier rang, parce qu’elle n’est dévorée par aucune ambition d’écrivain, et qu’elle ne cherche pas à imposer son style, sa sensibilité, ses tics d’auteur. Elle reste d’une neutralité absolue ; elle est brève, laconique parfois, et lorsqu’elle cite celui-ci ou celui-là, telle ou telle légende, elle le fait surtout afin de ne pas paraître ignorante de ce qui s’est écrit au sujet de tel monument, de tel paysage ou de tel trait caractéristique des Bretons. Est-ce ce classicisme des moyens employés qui l’ont fait remarquer par les conservateurs de notre Bibliothèque nationale lorsqu’ils ont choisi de numériser son ouvrage à l’exclusion des centaines d’autres de langue anglaise qui traitent du même sujet ? C’est, en tout cas, grâce à cette numérisation, que j’ai connu son œuvre qui m’a tout de suite pris dans ses invisibles rets. Car on ne s’ennuie jamais à la lire, on s’instruit toujours, et on n’a plus qu’une idée : refaire en si charmante compagnie, cette traversée d’une Bretagne éternelle, sur qui le temps semble n’avoir eu jusqu’ici aucun pouvoir, puisqu’on est presque sûr de retrouver intacts ces paysages et ces monuments qu’une Anglaise de bonne famille a découverts il y a cent cinquante ans.

Jean-Pierre Attal