Patricia Eakins
Les Affamées et autres nouvelles,
traduites et présentées par Françoise Palleau-Papin, (Grenoble, ELLUG, Université Stendahl, 2010), ISBN 978-2-84310-163-3.

Dirigée par Claire Maniez, professeur de littérature américaine à l’université de Grenoble, la collection Parole d’Ailleurs se consacre à la traduction dont elle veut perpétuer la tradition humaniste : rendre audibles des voix originales, celles d’auteurs souvent reconnus internationalement mais dont les œuvres sont tombées dans l’oubli (Chatterton, L’Arioste des Satires) ou demeurent inédites en France. Pari hautement louable et tenu avec brio avec Patricia Eakins, révélée aux États-Unis par son premier roman – un pastiche fantastique de Robinson Crusoë contant les aventures d’un esclave noir échoué au XVIIIe siècle sur une île déserte où il recrée un univers – et dont Françoise Palleau-Papin traduit ici une série de contes et légendes.
S’ils empruntent parfois leur point de départ aux héritages classiques (des frères Grimm à la mythologie grecque en passant par le récit de cour japonais ou le folklore scandinave), ces contes nourrissent une imagination singulière. Ils se développent envers et contre les idées reçues, cultivant le paradoxe (le père-mère, l’affamée fortunée, les chevaux sombres et clairs), obligeant sans cesse le lecteur à remettre en cause sa vision de l’ordinaire et de l’extraordinaire. Leur traduction se voit dès lors fortifiée d’une triple présentation critique : outre une bibliographie détaillée et une brève postface du poète américain Paul Violi, une introduction limpide et subtile de la traductrice, faisant apparaître à la fois le travail de la créatrice – le détournement du conte par une écriture décalée et déroutante, tour à tour ludique, lyrique, inquiétante ou élégiaque – et la tâche de la traductrice.
Celle-ci travaille avec lucidité, sans nous cacher les difficultés inhérentes à un texte qui met en scène dans ses jeux de mots la nostalgie de l’oralité et de la magie verbale. Mais on est impressionné par la dextérité avec laquelle elle se tire d’affaire, réinventant le langage du conte, le glissement des registres de parole, la musicalité effrénée de certains passages. Ce qu’elle préserve au final, c’est la possibilité d’une lecture dont le lecteur sort changé, car le dire de Patricia Eakins, ainsi décalé à son tour de façon à être préservé en français, hante son interlocuteur longtemps après la fin du dernier conte.

Camille Fort