Deux traductologues
Madame G. M. de Rochmondet,
Etudes sur la traduction de langlais,
or lessons on the French Translation,
Introduction, notes et bibliographie de Benoit Léger, Les Presses de
lUniversité dOttawa, 288 pages, ISBN 978-2-7603-0697-4.
Florence Lautel-Ribstein,
John Wilmot, comte de Rochester
(1647-1680) : uvres,,
2 vols, Oxford : Peter Lang, 1268 pages, 2009, ISBN 978-3-03911-050-6 .
Cest
en 1972, semble-t-il, que la notion de « traductologie », sinon
le terme lui-même, a été employée pour la première
fois par différents chercheurs : le Français, Jean-René
Ladmiral, le Canadien, Brian Harris, où laméricain, James
Holmes qui proposa le terme anglais : Translation Studies dans un article
intitulé « The name and nature of Translation Studies » où
il distingue deux grandes branches qui entretiennent détroites
relations : la traductologie théorique ayant pour objet la description
des phénomènes de traduction, la définition des principes
et la théorisation des pratiques traductionnelles, et la traductologie
appliquée qui traite de la formation des traducteurs, du développement
doutils daide à la traduction ou encore de la critique des
traductions.
L'approche herméneutique des textes littéraires et de leur traduction
remonte cependant à l'Antiquité. Il suffirait de rappeler la longue
liste des ouvrages nouvellement parus qui traitent de l'histoire des traductions
et des théories sur la traduction, ouvrages dont il a été,
du reste, régulièrement rendu compte ici même (voir l'Index
alphabétique des comptes-rendus parus dans La TILV numéro 1 à
35 sur www.editionsanagrammes.com).
On ne cesse, en effet, de retrouver des textes qui relèvent de la traductologie
et qui datent de plusieurs siècles, comme par exemple l'extraordinaire
De la traduction (1635) de Claude-Gaspar Bachet de Meziriac, réédité
en 1998 par les Presses de l'Université d'Artois et dont j'avais rendu
compte dans le numéro 24 (novembre 1998) de La TILV.
Avec l'ouvrage de Madame G. M. de Rochmondet, Etudes sur la traduction de langlais,
or lessons on the FrenchTranslation, cest une nouvelle découverte
dun travail, qui relèverait de la traductologie, que nous donne
à lire Benoît Léger (Montréal) avec son édition
critique parue en juillet 2009 aux Presses de l'Université d'Ottawa,
à la suite du colloque organisé en novembre 2008 par l'université
de Nantes : Traduire en langue française en 1830, dans le cadre
du projet HTLF (Histoire des Traductions en Langue Française, sous la
direction d'Yves Chevrel et de Jean-Yves Masson) auquel Benoît Léger
a participé avec pour thème de contribution : « Les Études
sur la traduction de l'anglais de Madame de Rochmondet (1830) : entre traduction
littérale et généralisation à la française
»,
En 1830, en pleine tourmente révolutionnaire, Mme de Rochmondet fait
paraître, à compte d'auteur, ses ETUDES SUR LA TRADUCTION
DE LANGLAIS, travaux longuement médités et scrupuleusement
écrits. Son adresse : rue Joubert, N° 7 est sur la couverture suivie
de celles des deux grands libraires spécialistes en langues étrangères
de l'époque : Galignani, rue Vivienne et Baudry rue du Coq Saint-Honoré.
En l'absence de renseignements sur sa personne, mais en s'appuyant sur la préface
et sur les 20 extraits de textes anglais présentés, traduits et
commentés, Benoît Léger dresse le portrait d'une protestante
qu'il suppose orléaniste ou encore émigrée rentrée
en France, dont les goûts portent vers la littérature morale et
allégorique et dont les sources religieuses et critiques laissent penser
qu'elle est sinon Suisse (il y aurait eu, entre autres, une famille portant
ce nom dans le canton de Vaud) du moins affilié au pays de Court de Gébelin
et de Mallet (p. LIV). Il se demande ensuite, et assez curieusement, si Mme
de Rochmondet était une femme ou un homme, alors que le style de louvrage
- ainsi que la dédicace : A son Altesse Royale, la Princesse Clémentine
d'Orléans qu'elle remercie de lui avoir permis de placer son nom en tête
de l'ouvrage - ne laisse aucun doute à ce sujet, et qu'il n'y avait donc
pas lieu d'y consacrer presque toute une section de son introduction. On aurait
aimé par contre savoir ce que représentent les trois* qui suivent
la lettre M précédant son nom. Masqueraient-t-ils le titre de
Marquise ? Benoît Léger n'en dit mot.
Selon l'éditeur, ces ETUDES SUR LA TRADUCTION DE L'ANGLAIS,
OR LESSONS ON THE FRENCH TRANSLATION par Mme G. M*** de Rochmondet, parues
en pleine période révolutionnaire, seraient elles-mêmes
" de nature révolutionnaire, tant par leur contenu que par la pensée
traductive qui les caractérise. Peu importe également que cette
angliciste ait disparu de l'histoire littéraire : l'anonymat de fait
ne les empêche pas de révéler le portrait d'une traductologue
avant la lettre qui, pour reprendre les termes d'Antoine Berman, exerce une
pensée réflexive sur la traduction. " (p. IX) L'ouvrage,
en effet, passera inaperçu malgré l'autorisation du Conseil Royal
de l'Instruction Publique d'en faire usage dans tous les établissements
universitaires de France, et en dépit d'une réédition en
1837.
Certes, depuis 1816, date à laquelle paraît De l'esprit des traductions
de Germaine de Staël, l'art de la traduction semble s'être rénové
sous l'influence de la sensibilité romantique ; la pratique universalisante
des Belles infidèles qui efface l'individualité du texte source
- comme celui de Milton, par exemple, dont les fautes de goût, les expressions
triviales, les affectations et les longueurs sont habilement corrigées
par Jacques Delille et ses heureuses infidélités - est partout
assez violemment critiquée : c'est Nerval qui s'écrit dans son
introduction aux Poésies allemandes de 1830 : " [...] quant aux
imitations, on n'en veut plus, et on a raison. " ; c'est Chateaubriand
qui fait chorus avec tous ceux qui dénoncent la traduction des Géorgiques
toujours par Delille, et c'est dans ce contexte entre littéralité
et symbiose, que se situe le travail original de Mme de Rochmondet qui s'efforce
de respecter le génie propre à chaque langue en même temps
que l'exactitude dans l'interprétation du texte source.
Il y a eu, en 1830, un renouveau de l'engouement pour l'anglais, différent
cependant de l'intérêt porté à nos voisins d'Outre-Manche
au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. On s'avise alors
que l'anglais est devenu la langue étrangère la plus importante
dans les échanges politiques et commerciaux et il s'agit maintenant de
bien savoir la comprendre et la pratiquer. Des manuels paraissent qui visent
à associer le plaisir littéraire à l'efficacité
linguistique en proposant une traduction interlinéaire qui néglige
la correction stylistique pour une rapide intelligibilité, elle-même
confortée par une analyse gramma-ticale des mots composés, des
renseignements étymologiques, des remarques diverses sur les prépositions
ou l'accentuation. Mme de Rochmondet s'insurge contre cette méthode à
propos de l'édition - en vue d'un apprentissage de la langue anglaise
- du conte philosophique de Samuel Johnson, Rasselas, dont elle traduit elle-même
un extrait : «On donne volontiers Rasselas à traduire aux personnes
qui commencent à apprendre l'anglais ; cela est fort mal entendu. Cet
ouvrage est plein de figures, de nuances d'expression qui ne peuvent être
bien senties par un commençant, et la fatigue qu'il éprouve à
se les expliquer détruit tout le charme que cette lecture lui causerait
plus tard. " (p. 31) Ses Etudes n'ont donc pas pour but l'apprentissage
d'une langue étrangère, mais cherchent à sensibiliser le
lecteur au génie de l'anglais comparé à celui du français
lorsqu'ils sont confrontés par l'exercice de la traduction devenue ici
un excellent outil de critique littéraire, car on y trouve finement analysé,
décortiqué, louangé ou blâmé, tout l'art d'écrire
des meilleurs prosateurs anglais du XVIIIe siècle que la prose française
se doit de mettre en valeur.
Les ETUDES SUR LA TRADUCTION DE L'ANGLAIS, OR LESSONS ON THE
FRENCH TRANSLATION par Mme G. M*** de Rochmondet, se composent d'une
Introduction suivie de 20 chapitres et d'un Résumé ou Principes
généraux de traduction. Les pages de ces chapitres sont divisées
en deux colonnes : dans celle de gauche figure le texte anglais en face duquel,
dans celle de droite, se trouve placé à la même hauteur
la traduction française, et lorsque de l'un des deux textes est plus
long ou plus court que l'autre, un espace blanc réajuste la concordance.
Chacun des chapitres est consacré à un écrivain ou journaliste
anglais du XVIIIe siècle dont quelques pages extraites d'une de leurs
uvres ou articles sont traduites, puis suivies d'un commentaire minutieux qui
souligne les difficultés et justifie les choix de traduction sans qu'il
y entre aucune affectation et pas le moindre pédantisme. Le style de
Mme de Rochmondet a une élégance désuète mais tout
à fait charmante. C'est une aristocrate très cultivée et
qui n'a rien dans sa démarche à envier au plus sérieux
universitaire, mais l'on devine qu'elle n'est pas entièrement rompue
à la rigueur de ce genre d'exercice : son introduction, qui s'attarde
sur les grammairiens réformateurs de l'anglais du siècle précédent,
n'est en grande partie que le résumé hâtif de l'histoire
de la langue anglaise depuis les origines, mais l'intention est louable qui
est de donner un cadre historique à la nouvelle approche linguistique
qu'elle revendique lorsqu'elle écrit dans son introduction : «
En apprenant l'anglais, il m'est souvent arrivé de consulter des traductions
de français en anglais, et d'anglais en français j'ai plus trouvé
d'imitations que de véritables traductions» (p.7). Quant aux commentaires
qui accompagnent ses traductions, s'ils sont tous intéressants, ils restent
cependant trop éparpillés et trahissent ainsi un certain dilettantisme,
bien que ce soit peut-être ce dilettantisme qui a conservé leur
fraîcheur jusqu'à nos jours.
Les textes ont été choisis de façon à donner du
bon usage de l'anglais un aperçu diversifié : 20 extraits de 15
auteurs du XVIIIe siècle, qui vont de Samuel Johnson à James Hervey,
en passant par Joseph Addison, Francis Atterbury, John Langhorne, jusqu'à
Jonathan Swift, Henry Fielding, Laurence Stern et Richard Brinsley Sheridan.
On regrette de ne pas trouver la référence de chacun de ces 20
chapitres dans le titre courant des pages impaires à la place du nom
de l'auteur des traductions sempiternellement répété, alors
qu'il aurait fallu inscrire celui de l'auteur traduit et le faire suivre du
titre de l'extrait, car Mme de Rochmondet traduit parfois plus d'un extrait
d'un même auteur. C'est là une erreur de mise en page grave qui
s'ajoute à toutes sortes de coquilles ici et là, sans parler de
la couverture où est reproduit le portrait d'une dame que l'on est en
droit de croire celui de l'auteur, mais qui est en fait celui d'une certaine
Amélie Bouguereau, probablement l'épouse du peintre William Adolphe
Bouguereau (la référence est donnée en toute dernière
page à côté de l'Achevé d'imprimer et, ultime et
surprenante précision, de la liste des responsables de la Correction
d'épreuves, de la Réalisation de l'index, de la Maquette de la
couverture et enfin de la Composition).
Il aurait été pourtant bien utile de savoir à chaque nouveau
chapitre de qui et de quoi il sagit, car ces écrivains anglais
du XVIIIe siècle se différencient assez peu par leur style qui
est la chose la mieux partagée à cette époque après
les incertitudes du passé. Les Anglais, au XVIIe siècle, avaient
pris conscience de lanarchie grammaticale et lexicale de leur langue.
John Dryden sen était scandalisé : «Nous navons,
disait-il, ni dictionnaire valable ni grammaire, nous parlons notre langue comme
des barbares ! », et Jonathan Swift signait (il na jamais signé
aucune autre de ses uvres), en 1711, un pamphlet intitulé : Proposal
for correcting, improving and ascertaining the English Tongue. Il sagissait
alors de fixer la langue et tous ceux qui prenaient la plume se devaient de
faire la preuve de ce Bien écrire que tout le monde revendiquait, et
en premier lieu le Dr. Johnson. Mme de Rochmondet ny fait quune
trop brève allusion dans son introduction historique. Benoît Léger
nen fait pas mention dans sa présentation. Il était pourtant
important de noter que, malgré le choix diversifié que Mme de
Rochmondet sétait attaché à faire pour illustrer
les différents niveaux de difficultés auxquelles un traducteur
se trouve confronté, cest fondamentalement un seul et même
style que lon retrouve dans tous ces extraits. Il y a certes des variantes
mais qui relèvent plus du sujet traité que du style individuel
de lauteur.
Il n'empêche que ces ETUDES SUR LA TRADUCTION DE L'ANGLAIS
nous apportent beaucoup de grain à moudre quant aux nombreux problèmes
inchangés de la traduction littéraire que Mme de Rochmondet soulève
au détour d'une phrase ou d'un paragraphe, et il est merveilleux de voir
avec quelle minutie, quel sérieux intellectuel, ce travail de traductions
et de commentaires des traductions, si actuel dans sa conception, a été
élaboré il y aura bientôt 200 ans. Voilà une publication
qui mériterait beaucoup plus qu'une courte note de lecture traitant d'un
peu de tout sauf du fond même de cet ouvrage que Benoît Léger,
qu'il en soit ici remercié, nous a enfin permis de lire en l'accompagnant
d'un appareil critique (Introduction, Notes, Bibliographie).
***
Avec
louvrage, qui vient de paraître, de Florence Lautel-Ribstein, le
travail traductologique conscient et finement élaboré, est impressionnant
par son ambitieuse réalisation dont je ne connais pas dautres exemples,
car il sest agi, pas moins, de traduire, pour la première fois,
en vers français les uvres presque complètes de ce poète
spirituel et cynique, galant et obscène, talentueusement satirique, que
fut John Wilmot, 2e comte de Rochester (1647 - 1680), et de donner à
chaque pièce de cette traduction, présentée en regard du
texte anglais, un appareil critique et une réflexion approfondie sur
lapproche traductive de ces 80 textes lyriques, satiriques, philosophiques
ainsi que dune tragédie, ensemble fort complexe, car on y trouve,
qui singularisent luvre de ce poète, intimement mêlés
au registre poétique, lontologique et le parodique. Mais il avait
fallu, au départ, sassurer de lauthenticité controversée
de plus dun texte, ce qui aurait pu déjà, à soi seul,
faire lobjet dun travail universitaire conséquent. Ajoutez
à cela un véritable mémoire sur lenvironnement littéraire
et philosophique du poète et sur les sources du libertinage de pensée
à léchelle européenne, et vous aurez la matière
de ces deux gros volumes qui totalisent 1268 pages.
Qui était Rochester ? Assez peu connu en France en dehors dun cercle
duniversitaires avertis, ce poète que lon pourrait qualifier
de baroque, né en 1647, mais tôt disparu en 1680, fut le contemporain,
dans ces élégies et ses chansons, de ces poètes dit « métaphysiques
» tardifs que sont Crashaw, King, Cowley, Cleveland, selon le qualificatif
que leur donne Samuel Johnson dans sa vie de A. Cowley , (in Lives of the
Poets,1779). Il faudra attendre le XXe siècle pour que la critique
anglo-saxonne prenne un nouveau départ et sattache à constituer
un corpus rigoureux de ses uvres avec lédition de The
Collected Works of John Wilmot, earl of Rochester, de John Hayward (1926),
considérée aujourdhui comme complètement dépassée,
de même que les quelques autres qui lont suivi. Ce nest quen
1999 que lédition aux Presses Universitaires dOxford de Harold
Love, The Works of John Wilmot, earl of Rochester « fait faire
un pas de géant, non seulement à la connaissance des textes de
Rochester en éclaircissant bien des points obscurs relatifs à
leur paternité, mais également et par voie de conséquence,
à toute la critique, forcée quelle était de réviser
bon nombre de textes à laune du nouveau corpus » (p. 60).
Cest cette édition que Florence Lautel-Ribstein choisit comme texte
de départ, à la fois pour la méthode détablissement
des textes liés au choix du respect de la langue dune époque
et pour leur agencement. La tâche du traducteur nen est pas pour
autant facilitée, lorsquil doit rendre en vers français
scrupuleusement rimés la langue du XVIIe siècle et les idiosyncrasies
de Rochester. Un scrupuleux et talentueux traducteur qui est aussi un minutieux
traductologue dans sa façon de faire suivre chacune des uvres traduites
dune notice - où sont, entre autres, récapitulés
les différents textes-sources et la provenance ainsi que la composition
du texte adopté ; de notes - où chaque détail du texte,
qui pose problème pour toutes sortes de raisons (rareté, orthographe,
archaïsme, choix de traductions), est longuement expliqué, analysé
ou justifié ; enfin, un commentaire littéraire dans toute
lacception du terme, cest-à-dire une véritable explication
de texte au plus haut niveau, qui contextualise le poème en question
dans un environnement plus européen, et montre ainsi «la parenté
entre le corpus rochesterien et les mouvements libertins et baroques de lAngleterre
et de la France tout à la fois » (p. 22), sans oublier la mise
en valeur de « la poéticité fréquente des textes
de Rochester, cest-à-dire ce qui, grâce à une combinaison
de procédés langagiers appréhendés dans leur globalité,
provoque chez le lecteur une réaction de lordre de lémotionnel,
de lesthétique, de lintellectuel, mais aussi de lontologique.
La poésie de Rochester renvoie aux diverses strates de la conscience.
» (p. 23)
Les textes que lon peut raisonnablement attribuer à Rochester,
et qui sont présentés ici, comprennent : 2 dialogues damour,
5 élégies damour, 25 chansons damour, 13 chansons
libertines et petites satires, 8 longues satires, qui sont toutes présentées,
commentées et traduites dans le premier volume (p. 7-716) ; puis, dans
le second volume (p. 718-1268), 16 libelles et invectives, 2 traductions de
Lucrèce, 3 pièces en vers adressées à des personnages
royaux, 3 prologues et épilogues, 3 fragments de pièces de théâtre,
1 tragédie, et la satirique brochure dAlexandre Bendo.Né
sous une bonne étoile du moins selon le célèbre
astrologue du XVIIe siècle, John Gadbury le 1er avril 1647, à
Ditchley, dans lOxfordshire, John Wilmot fit ses études au Wadham
College dOxford, avant daccomplir, lorsquil obtint son Master
of Arts à lâge de 14 ans, son Grand Tour dEurope, sous
la conduite du docteur Andrew Balfour, diplômé de luniversité
de Caen, nommé tuteur par le roi Charles II qui avait, quelque temps
auparavant, accordé une pension annuelle de 500 livres au jeune aristocrate
pour son poème, « To His Sacred Majesty », célébrant
son retour sur le trône dAngleterre et son entrée triomphale
dans Londres le 25 mai 1660. Ce qui nempêcha pas ce même roi,
quelques temps plus tard, de le faire emprisonner à la Tour de Londres,
pour sa tentative échouée denlèvement de celle qui
devait, pourtant, devenir sa future femme, la riche héritière,
Élisabeth Mallet ; événement que Samuel Pepys ne manqua
pas de relater dans son journal du 26 mai 1665.
Le père de John Wilmot, Henry Wilmot, général royaliste
et anglican sous Charles Ier, avait accompagné Charles II en exil et
avait été fait comte de Rochester en 1652. Il décéda
en 1658, laissant à son épouse la mère de John, Anne John
St. John, pieuse anglicane, la charge de léducation de leur fils.
Ce dernier, comme tout bon aristocrate, tenta de racheter sa conduite à
la guerre en sengageant comme volontaire dans la marine pour participer
à la seconde guerre des Flandres, pendant lété 1665,
et son exceptionnelle bravoure lui valut une récompense royale de 750
livres. Ce sont aussi, peut-être, ces actions déclat qui
lui réconcilièrent les faveurs de celle quil navait
pas réussi à obtenir par la force. Le mariage fut célébré
le 29 janvier 1667 à la Chapelle Royale de Whitehall, et Rochester composa
un poème lyrique : To His more than Meriterious Wife, pour
son épouse, qui lui donna, au cours des années qui suivirent,
quatre enfants. Il devint bientôt lun des favoris de Charles II
qui, paraît-il, lui pardonna longtemps son caractère coléreux
et belliqueux auquel on doit de redoutables satires, jusquà
ce que celles-ci sadressent aux maîtresses du roi ou au roi lui-même,
ce qui lui valut dêtre, plusieurs fois, mis en disgrâce.
La Biographie de Rochester est ainsi rapportée en détail par lauteur
(p. 43-55), qui la complète avec lHistorique des éditions
de luvre (p.57-59), lEtablissement du canon rochesterien (p.
60-64) et, lHistorique des traductions de luvre (p. 65-69),
suivi, sous le titre : Vers une ontologie du traduire, dune présentation
de sa propre démarche de traducteur (p. 69-72).
Le talent de traductrice de Florence Lautel-Ribstein est confondant. À
la connaissance érudite du texte source, elle joint la sensibilité
littéraire, la virtuosité et la rigueur extrême dun
vrai poète, toutes qualités qui font de la traduction des poèmes
de Rochester non seulement un texte très fidèle à loriginal,
mais aussi souvent une uvre française à part entière.
En voici un exemple entre beaucoup dautres :
Song
By the Earl of Rochester
My dear Mistris has a heart,
Soft as those kind looks she gave me,
When with Loves resistless Art,
And her eyes she did enslave me;
But her Constancys so weak,
Shes so wild and apt to wander,
That my Jealous heart woud break,
Should we live one day asunder.
Melting Joys about her move,
Killing Pleasures, wounding Blisses;
She can dress her Eyes in love,
And her lips can Arm with Kisses,
Angels listen when she speaks,
Shs my delight, all Mankinds wonder,
But my Jealous heart woud break,
Should we live one day asunder.
Chanson
Par le Comte de Rochester
Ma chère maîtresse au tendre cur,
Comme ses regards étaient amènes,
Quand par lamour et tous ses leurres,
Ses yeux me soumirent à la chaîne.
Mais sa constance est si ténue,
Elle si volage, prompte à ségarer,
Mon cur jaloux serait rompu
Den être, fût-ce un jour, séparé.
Joies accablantes qui virent et courent,
Mortelles délices, bonheurs blessés,
Elle sait parer ses yeux damour,
Et armer ses lèvres de baisers.
A sa voix les anges se sont tus ;
Elle est ma joie, merveille incarnée ;
Mon cur jaloux serait rompu
Den être, fût-ce un jour, séparé.
On ne trouve cependant pas dans ces deux volumes la partie véritablement
obscène de luvre théâtrale de Rochester: Le
Roi de Sodome, tragédie en prose en cinq actes qui fut traduit par
M. et publiée pour la première fois daprès un manuscrit
de la Bibliothèque de lArsenal. Florence Lautel-Ribstein, qui
la cite dans sa bibliographie ne mentionne pas la publication posthume de sa
pièce Sodom ; or, the Quintessence of Debauchery qui entraîna
de nombreux procès pour obscénité, et dont les exemplaires
retrouvés furent détruits. Cependant, un exemplaire de cette uvre
(considérée comme la première uvre pornographique
imprimée au monde) fut vendue à Sothebys pour 45 600 livres
sterling, le 16 décembre 2004. Mais il est vrai que cette tragédie
est considérée aujourdhui par la plupart des critiques,
dont Florence Lautel-Ribstein elle-même, comme nétant très
probablement pas de Rochester.
Rochester n'a pas manqué d'admirateurs prestigieux. Daniel Defoe, notamment,
le citait souvent et en abondance. Voltaire appréciait, quant à
lui, les satires du comte pour « l'énergie et le feu »
qui s'en dégagent, et en traduisit quelques extraits en français
pour «montrer l'imagination brillante dont seule sa seigneurie pouvait
s'enorgueillir ». Goethe cita parfois Rochester, en anglais et dans
le texte. William Hazlitt estimait que «ses vers coupent et scintillent
comme du diamant », et que « son mépris pour tout
ce que les autres respectent tient du sublime ». Il faut enfin rappeler
que Johnny Depp incarna le poète dans Rochester, le dernier des libertins,
(The Libertine), film britannique réalisé par Laurence Dunmore
en 2004 et présenté en France en 2006, qui retrace la vie tumultueuse
du deuxième comte de Rochester, ami et confident du roi Charles II d'Angleterre.
Homme d'exception, débauché notoire et libre penseur, on ly
voit mener une vie entièrement dédiée à la recherche
du plaisir et de la vérité.
J.-P.Attal