Treize nouvelles Liaisons dangereuses

Collection

Fictions Plurielles

 

Les éditions Anagrammes viennent de lancer en juin 2009 une nouvelle collection Fictions Plurielles sous la direction de Florence Ribstein. Cette collection tente le pari de proposer des textes de fiction où le plaisir de la lecture s'accorde au souci de la réflexion. Elle privilégie des récits brefs ou des nouvelles qui mettent l’accent sur des problématiques liées aux interculturalités dans leur diversité, échappant ainsi aux discours traditionnels par un renouvellement instinctif des formes de la narration et des savoirs.

Les Treize nouvelles Liaisons dangereuses du premier ouvrage de cette collection illustrent, chacune à sa façon et dans un contexte national et culturel à chaque fois différent, une problématique amoureuse originale.

Une lettre d’amour adressée par un moine itinérant, lointain héritier du Vicomte de Valmont, à une nouvelle Marie-Madeleine ouvre la voie à ces Treize nouvelles Liaisons dangereuses qui mettent en lumière personnages et situations diverses : l’amant français au bel esprit stérile qui le mène à la mort spirituelle et l’éloigne de l’amour par refus de s’oublier au profit de l’autre (Florence Ribstein) ; le souvenir d’un amour adolescent et la leçon de vie à laquelle il donne naissance sur fond d’Occupation entre soumission à la langue allemande et Résistance en anglais (Monique Allain) ; la lectrice aveuglée, éprise de l’auteur de l’autre texte (Alain Lautel dall’Asta) ; l’écrivain qui superpose narration du souvenir de la femme aimée à la vision de batailles entre les peuples (Virgil Tanase) ; l’Américain à la culture hybride qui, plus que d’autres, entend le désir dans les langues étrangères des femmes amoureuses, mais ne sait comment le traduire (Lawrence Venuti).

Viennent ensuite la femme exilée dont la langue s’agglutine des marques de ses citoyennetés plurielles (Esther Heboyan) ; le poète pékinois dont l’âme de l’ancienne civilisation tente de survivre dans un village d’artistes (Su Mu) ; la touriste de l’empire du milieu qui croît reconnaître l’amour à travers une culture européenne fantasmée (Serena Jin).

Enfin, l’ouvrage se clôt sur l’ami d’enfance dont le souvenir enfoui de la femme idéale de son passé le mène à une cécité amoureuse radicale l’empêchant même de reconnaître celle qui l’aime, quel que soit le pays où il la retrouve (Armand Sedaine) ; l’intellectuel espagnol qui lutte pour défendre une langue, une culture et un amour en perdition (Josep-Lluís González) ; le narrateur pris dans une passion compliquée que symbolisent ses réminiscences littéraires interculturelles (Nadia D’Amelio) et enfin le Britannique dont le sentimentalisme croit pouvoir avoir raison des obstacles culturels entre Occident et Orient (Andrew Parkin).

Table des matières

L’Epreuve de l’étranger

1. Anonyme, Marie-Madeleine à Jérusalem

2. Florence Ribstein (France), Voltaire au jardin des délices

3. Monique Allain (Espagne / France), Splendour in the Grass

Après Babel

4. Alain Lautel dall’Asta (France), Hypallage pour Hyppolite

5. Virgil Tanase (Roumanie), Jour de grève

6. Lawrence Venuti (Etats-Unis), Traduire le désir

Le Divan occidental-oriental

7. Esther Heboyan (Arménie / Turquie), Les Héritiers

8. Su Mu (Chine), Petite histoire d’amours de Pékin

9. Serena Jin (Hong Kong), N° 54 : de Paris à Qingdao

Les Traducteurs des Mille et une nuits

10. Armand Sedaine (Suisse / France), Marguerite

11. Josep-Lluís González (Espagne : Catalogne), Les Reliques de Salvador

12. Nadia D’Amelio (Belgique), Sursaut de joie à chaque réveil

13. Andrew Parkin (Angleterre / Canada), L’Amour méridien

Pour toute commande :

Editions Anagrammes

15 rue de la Poste

22700 Perros-Guirec

Prix : 22 euros + 3,98 euros de port.

 

Marie-Madeleine à Jérusalem.

Quel meilleur endroit pour commencer une lettre d'amour à travers le temps et transcendant les enveloppes charnelles que cette ville sainte par trois fois, ville de spiritualité certes, avant tout, mais aussi et tragiquement enjeu des passions humaines, silhouette fantasmée dans l'imaginaire frappé d'orientalisme des occidentaux jamais remis de l'insaisissable sensualité de ce pays lointain aux parfums de myrrhe, d'encens, lieu du supplice et de la résurrection de celui qui le premier parla d'amour devant des foules.
C'est donc le 06 Avril 2009, au cœur d'un printemps contemporain au lecteur, que s'ouvre cette " correspondance " (mais n'est ce pas plutôt un monologue auquel répondrait l'impression souriante de la femme à laquelle la lettre est destinée ?) d'une âme à une autre.
" Correspondance " pour la forme épistolaire certes, mais aussi et bien plus encore " correspondance " entre deux cœurs que les siècles ont amenés vers des rivages autres ; ainsi, le Vicomte de Valmont écrit-il à Madame de Tourvel par le truchement de leurs identités nouvelles, lui moine du XXIe siècle et elle Marie-Madeleine, dans une intimité que la boucle mystérieuse du Temps ne vient en rien entraver.
Le ton est décidemment tendre, l'adresse familière, affectueuse et câline, en un " tu " d'une tendresse sans artifices, ce " tu " des amants complices qui se comprennent d'un regard, d'une caresse. Les personnages convoqués, Musset, Garcia Lorca, Aragon et Abélard (semble-t-il, le plus proche du parcours de ce Valmont-ci) ont à bien des égards une aura similaire à celle du narrateur, libertin, amoureux des femmes, devenu homme de foi et de renoncement. Mais cela n'est-il pas logique ? Après avoir tout goûté, tout " gourmandisé " à l'extrême avec la jouissance de la chair et le ravissement de la conquête par le bel esprit, que reste-t-il sinon le vide de l'ennui, de l'éternel recommencement, le certitude que ce " lien, (…) liant, (…) re-lié, modeste concomitances de deux pauvretés (…) " n'est qu'une " éphémère illusion " ? Tout cela n'apparaît avoir de sens que sublimé par quelque chose de plus, une dimension hors du temps que le narrateur cherche à travers les cultures et les peuples et les langues pour mettre dessus un nom : l'amour (on remarque qu'il n'y a ici nulle majuscule : nous sommes face à un principe fort de sa pureté qui n'a nul besoin d'être fardé pour prendre substance). Ou plutôt un triptyque en forme de chemin, de pèlerinage : la peur (de la chair), la mort (du charnel), l'amour : " Eros, filia et agapè ", car ce Valmont-ci a pris peur : " j'ai pris le parti de la peur de la chair, tellement la peur même de l'envie, tellement la peur du feu me brûlait la vie. ". L'amour dévorant a fini par le pousser à se désincarner pour en chercher la substance, " pour mieux retenir ce qu'il y a d'amour dans l'amour ". Et c'est là que le parallèle avec Abélard est frappant : après avoir longtemps ignoré la chair, il s'y adonne ensuite avec frénésie, boulimie même (la gourmandise féline de l'écriture fait résonner dans la présente nouvelle l'indéniable correspondance entre les deux appétits, avec ses nuances de caramel, de fruits et de sucre enjôleurs comme une langue exotique). Etant passé par la mort en tant qu'homme viril (l'oncle de sa jeune maîtresse le fit émasculer…), Abélard prit alors les ordres sans pourtant jamais oublier sa compagne Eloïse à qui il écrivit beaucoup, évoquant la profondeur de son attachement débarrassé des langueurs et des flamboiements de l'amour charnel. Les amants affamés se trouveraient-ils à la fin rassasiés en une certaine sublimation spirituelle de ce qui les lie?
C'est ce que semble dire cette nouvelle, donnant à lire une lettre en forme de déclaration, évocation de l'amour que Valmont le moine porte à son aimée (car est-elle bien-aimée ?), idéalisée, symbolisée à l'extrême en l'épouse parfaite, la rédimée : Marie-Madeleine, passée de femme dite " de mauvaise vie " selon les textes à compagne, sinon épouse, du Christ (voir l'Evangile de Philippe, II, 3 en ouverture de la nouvelle) en un amour alors fort probablement aussi humain qu'hautement spirituel. S'il est une figure qui a accompli le chemin Eros, filia, agapè, c'est bien elle… et pour un galant qui se réclame de Musset de d'Aragon, quoi de plus naturel que de faire de sa lumière une femme ?
Car c'est bien de cela qu'il s'agit également : la lettre est une supplique… " Aide-moi ", " je ne comprends pas ", " Je n'en puis plus ", " Dis-moi ton nom, je t'en prie " en exergue dans le texte, autant d'appels à la Femme qu'il porte aux nues pour qu'elle lui donne un peu de sa sagesse, celle " (…) des êtres qui savent aller à l'essentiel, comme toi, particulièrement comme toi, (…) des êtres qui sont d'un seul tenant, pour qui un oui est le contraire d'une non et un non le contraire d'un oui ". Sans fard ni manipulation du langage qui fourvoie ou impressionne, débarrassé de tout artifice, pour être avec l'autre.
En cela, ce texte répond à tous les prédicats de cette compilation de nouvelles : le nom de Valmont nous ramène aux Liaisons Dangereuses originelles, les évocations en volutes de son voyage digne du Juif errant à travers les époques, les cultures et les langues nous placent dans l'intertextualité, la recherche de réponses aux grandes questions existentielles en questionnant ses voisins humains (et pour vous, qu'est-ce que l'amour ?), tandis que le thème central nous fait naviguer entre plaisir superficiel, souffrance de l'âme et transcendance finale.
Une bien belle vue d'ensemble, donc, pour ouvrir ce recueil unissant littérature de qualité et questionnement sur l'amour à travers le(s) temps, les cultures et donc les langues.


Voltaire au jardin des délices


Voltaire au jardin des délices, l'histoire de deux amours en parallèle où l'orgueil intellectuel aveugle le cœur des hommes. La plume de Florence Ribstein est mesurée mais acérée, les émotions pudiques et pourtant d'une violence et d'une justesse vertigineuses.
Voltaire au jardin des délices est tout autant une expérience stylistique, de lecture pure, qu'un moment de flottement au-dessus des abîmes des rapports humains, des occasions manqués et des drames qui n'ont rien d'intellectuel. Sous son aspect cérusé, le récit enflamme le lecteur, touche son cœur et reste longtemps en sa mémoire…

Ainsi, c'est dans une écriture ciselée, d'une retenue à l'élégance infinie, que la voix narrative nous entraîne tout d'abord à Paris à la fin du XXe siècle par un " Vous souvenez-vous ? " à la fois indulgent par tendresse, mais aussi d'une saisissante lucidité : c'est l'invocation de Galla à l'adresse de son amant.
Alors s'ouvre pour le lecteur la scène de leur rencontre et de leur amour à la forme si maîtrisée et si passionnée à la fois, un amour que l'on veut retenir mais qui brûle, un amour " français "…
Otto possède cette austérité glacée des hommes d'esprit et d'ambition à qui tout réussit, et bien que tout dans ses attitudes et sa manière de vivre dénonce son attachement marqué au pays de Voltaire, il a cependant cette beauté marmoréenne des germaniques, avec ses " boucles blondes " et son " regard clair ", tandis que " le cœur est glacé, le sang violent et la bouche chagrine ".
Marmoréenne, sculpturale, l'est aussi l'héroïne, cette "Botticelli blonde en dentelles blanches ", " pâle et sans âge ", " très en retard dans ses escarpins baroques de satin moiré ". Son nom nous entraîne d'abord par sa sonorité vers Galathée, l'amour de marbre de Pygmalion, et puis vers la France, bien sûr, Galla de Gaulle romanisée… Ou peut-être est-ce à cette impératrice, romaine elle aussi et qui régna au Ve siècle, que nous ramène ce nom si unique, en un parallèle d'autant plus frappant si l'on sait que Galla Placidia perdit elle aussi son premier enfant…

Car c'est bien là un autre thème qui se fait jour, liant le couple Otto-Galla à celui qui les précéda dans le karma déchiré qui est le leur : Voltaire et Madame du Châtelet.
Ainsi, après que le récit " moderne " (l'est-il tant que cela ? " Le doux parfum des Palais de l'Ancien Régime " flotte avec une douceur surannée sur tout le récit, voilant d'une gaze salutaire la violence des sentiments, des abandons, des rencontres manquées…), après que le récit moderne, donc, a conté le douloureux destin de Galla, dont la dignité n'a d'égal que son courage, un dialogue par missive ou adresses interposées s'ouvre alors : celui de Madame du Châtelet avec celui qu'elle aima jusqu'au bout de ses forces malgré la désertion de celui-ci, le philosophe à la " petite bouche de fiel et de vinaigres mêlés "… Voltaire.
Petit-à-petit, par un jeu de parallélismes des destins, par des similitudes de traits (" le sang pourpre et violent " qui circule sous la chair des deux hommes pétris de l'orgueil des penseurs), par des rappels (le papier à lettres ciel que les deux hommes utilisent), des accroches en regard à des moments clefs du récit ou par des modes d'appel communs à Galla et à Madame du Châtelet, une fusion s'opère qui confond - littéralement - les deux protagonistes masculins sous la plume vocative des femmes.

Si un jour Otto avait lié Galla et lui-même au passé en " traversant d'un coup de rein des siècles d'histoire amoureuse de France ", il semble que par le drame et la douleur également ils soient bien le miroir du couple qui vécut au XVIIIe siècle : la conclusion (qui est aussi une merveilleuse ouverture vers un possible commencement de relation) l'illustre d'ailleurs parfaitement, cette unité matérialisée par une figure ô combien symbolique : le jardin de Ferney. Le jardin des retrouvailles…, ce jardin " chez Voltaire ", où tout peut se dénouer, glisser grâce à la patine salutaire du temps du " Jardin des Délices " à un jardin " simple " et " apaisé " où s'ancre, enfin visible, " la racine de l'arbre des délices "…


Splendour in the Grass


Il faut, pour savourer pleinement le récit de Monique Allain, se laisser porter par la musique percutante des phrases, par les jeux de pénombre et de lumière qui soulignent toute une galerie de personnages au réalisme cinématographique.
Le lecteur a en effet l'impression vivace de se trouver face à un film qui se déroulerait devant ses yeux tant la plume - tantôt vive d'un sarcasme acerbe contre la société bien-pensante de l'Occupation, tantôt adoucie d'une nostalgie sincère et sans grandiloquence - croque avec retenue et fureur cette enfance qui marqua toute l'évolution, la pensée et les attirances de son personnage principal.

Sans qu'elle soit jamais nommée, l'héroïne de cette narration apparaît à travers les souvenirs vivaces de cette enfance hors du commun dans une grande maison bourgeoise au cœur d'une campagne française occupée par l'armée nazie où passent en silence résistants, fuyards, opposants au régime et réfugiés israélites et où se joue un drame que nul ne souhaite voir, une de ces amitiés électives qui enchaînent une " gamine " au pouvoir d'un " grand cousin "… Le ton est sincère, distancié mais encore révolté, comme si l'héroïne devenue femme regardait son Moi d'enfant pour dire cette angoisse qu'elle a tue, que nul adulte n'a à l'époque su déceler.

Et puis c'est aussi l'histoire d'une délivrance : grâce à un caractère bien trempé rendu dans les mots bondissants comme une enfant dans des branches d'arbre, grâce à des rencontres enfin bienveillantes qui émaillent la réussite intellectuelle et artistique du personnage principal, grâce à la découverte de la traduction, à l'ouverture à la langue allemande après l'usage quasi-exclusif de l'anglais en forme de résistance passive et après le latin et le grec ancien. L'envol d'une fille agile d'une branche linguistique à l'autre, vers la liberté de dire dans tous les langues pour guérir les non-dits qui jadis la blessèrent et la terrorisèrent…
La liberté de regarder vers son passé sans s'y apitoyer ; car il n'est jamais question dans Splendour in the Grass d'apitoiement : l'énergie que distille chaque choix de mot, chaque phrase, chaque virgule transcende les blessures de jadis et témoigne d'une volonté intense (celle du personnage principal mais aussi celle de l'écrivain), une volonté de " guerrière ".

Ce récit est donc une peinture d'une certaine société, brossée avec une saisissante vivacité, mais aussi celle d'un retour non pas vers des êtres mais vers le cadre d'une enfance qui malgré ce que certains y ont imprimé, reste comme en suspens dans les brouillards lumineux du passé… C'est la gorge serrée que les lecteurs les plus sensibles à l'expression de la nostalgie liront les trois dernier paragraphes du récit, amenés avec d'autant plus de douceur qu'ils succèdent au feu d'un récit jusqu'ici salutaire, vengeur, réparateur. De la liaison dangereuse imposée ne subsiste que le caractère qu'elle a insufflée au personnage, et ne compte plus à présent que les lieux où la femme fut enfant envers et contre tous…
Les lieux… suspendus au voile du souvenir…

Splendour in the Grass a cette nuance de vert tendre, cette senteur de châtaignes et de feu de bois, cette violence et cet allant qui portent le lecteur comme sur une vague d'émotions pures et premières.

 

Hypallage pour Hyppolyte

Voici, sous la plume fluide d'Alain Lautel dall'Asta, l'aventure d'Aricie partie à la poursuite d'un sentiment, d'une émotion passionnelle qui la saisit à la lecture d'un recueil de poèmes. Avec la vivacité qui la caractérise, légère comme une phrase de clavecin, Aricie décide non seulement de dévorer toute l'œuvre du poète Hyppolyte Sélékinian, mais également, pour pouvoir le lire dans le texte, d'apprendre la langue arménienne. C'est à l'issue de ce long processus, mené avec ferveur et obstination, qu'Aricie découvrira avec étourdissement l'inestimable cadeau d'après Babel…

L'auteur, tel un de ces sages érudits de la bibliothèque nationale, entraîne un lecteur rapidement complice dans ce récit marqué au sceau des différents visages de Paris. On se sent pris par la main, amené comme un promeneur discret et curieux à marcher dans les pas de l'héroïne au fil de l'émoi de son âme, de la résonnance de l'image poétique produite par un autre cœur. Ce cœur parle profondément à celui de cette femme hantée par une quête d'amour qui se confond avec l'amour de la traduction.

Ainsi, découverte du sentiment amoureux et découverte émerveillée de la traduction sont ici mises en " liaison " : en réalité, le lien qui relie Aricie à l'homme derrière le texte - celui qu'elle aime déjà - amène le lecteur à s'interroger sur le pouvoir inattendu des mots sur l'esprit, ainsi que sur l'incroyable indépendance, sur la vie propre que possède une traduction exécutée avec brio… et avec cœur. C'est en cela que ce texte propose une évocation savoureuse des plaisirs littéraires en un style alerte et complice, presque espiègle par instants. De plus, parce que l'héroïne est aussi musicienne, le lecteur pourra également percevoir dans cette écriture (comme c'était déjà le cas dans Splendour in the Grass, d'ailleurs) une certaine musicalité. On aura ainsi plaisir à écouter la voix narrative qui - bien que lesdits poèmes ne soient jamais couchés sur la page - permet au lecteur, de par sa proximité et ses descriptions soignées, d'avoir la sensation de lire lui-même des vers harmonieux qui lui parleraient intimement et de communier ainsi avec le personnage principal.

In fine, on prend beaucoup de plaisir à partager cette promenade parisienne avec une ravissante claveciniste au cœur pur et à la volonté constante qui, grâce à sa rencontre avec un recueil de poésie à la reliure albescente dans la vitrine de Shakespeare & Company, va se plonger dans la symphonie des langues mêlées, transmises, réinventées, pour enfin atteindre le compositeur de ces magiques prosodies… mais est-il celui que l'on attendait ?

 

Jour de grève.

L'histoire que nous offre ici Virgil Tanase est un conte en toute liberté. Le seul repère temporel semble être ce jour de grève durant lequel le narrateur peut enfin parler à L., la jeune femme qu'il attend chaque jour pour la saluer à l'arrêt de bus. Amoureux, il semble l'être, porté par la trame d'un récit qui s'écoule d'évocations en libres associations, au fil de l'épopée de Guillaume le Conquérant dans la tapisserie de Bayeux.

Le paysage, quoique balkanique, n'est pas défini et laisse le champ libre à l'imagination des lecteurs. En plein cœur d'une ville de l'Est, la ligne narrative autour de laquelle s'articulent souvenirs, fantasmes, anticipations et désirs n'est autre que la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie. Pour L., étudiante en art, section " textiles ", experte en tissage de récits, le plus important " c'est la façon de tisser, la façon particulière de fixer des bouts de fils dans la trame, pour qu'une histoire, cette histoire, mon histoire, puisse durer pendant mille ans ". Le narrateur ne parvient pas à écrire (il l'affirme à L. lors des prémices de leur relation, elle en pleure lors d'une scène évoqué ensuite). Il jette le lecteur au cœur du jeu de piste auquel se livre son esprit fertile et polysensitif : entre couleur saxonne de la tapisserie, tessiture indéniablement slave de l'environnement familier avec ses infinités hivernales, ses traineaux, " de la neige, des loups, des forêts " et ce leitmotiv du " bulbe en tranches inclinées, mauves, bleues, fraise et jaunes, de l'église de l'Assomption ". Tout en disant qu'il n'écrit pas, le narrateur conte, pour lui-même, telle une chanson de toile…

Le lecteur est porté par le flottement intuitif de perceptions qui ne s'ancrent plus dans le réel et devient un dialogue de tous les sens : voix de chocolat chaud, freesia et encens donnant consistance à la pénombre d'une église, fumée de cheminée violette et neige à l'aspect de confiserie… Si la liaison des deux protagonistes est bien sûr le sujet au cœur de ce récit, le texte est également l'occasion d'une magnifique évocation onirique de l'Est à travers une peinture d'un univers souvent intérieur, souvent intimiste où les points décousus de l'histoire ont leur correspondance dans le vol intuitif des souvenirs ou des désirs inavoués.


Traduire le désir.


A travers ce récit autobiographique, Lawrence Venuti offre au lecteur le point de vue d'un traductologue américain contemporain sur les langues. L'auteur se pose certaines des questions qui taraudent nombre de traducteurs : comment respecter l'étrangeté du texte et son hybridité tout en rendant le travail recevable par le grand public ? Ou encore comment opérer une transposition totale du sens des idiomes ou même de simples mots d'une langue (ou d'un dialecte) à une autre ?

Dans un style alerte et passionné, l'auteur-narrateur, professeur de littérature anglo-saxonne, théoricien et historien de la traduction à l'université de Philadelphie, parle de ce questionnement qui lui tient tant à cœur à travers une narration à la première personne. Il examine ce qui peut motiver son constant besoin de défier le dialecte dit " reçu " - l'anglais conventionnel - mais s'interroge aussi sur l'impact de la traduction, sur la réception du texte traduit.

Le lecteur va ainsi suivre ce narrateur au cœur de ses souvenirs d'enfance dans la communauté italienne immigrée aux Etats-Unis. Plusieurs passages mettent en scène sa propre mère dont la langue anglaise métissée est " remplie d'expressions familières, de tournures trop correctes, de mots vulgaires et d'emplois impropres ". L'opposition entre ce langage hybride d'émigré et cette langue irréprochable, ce King's English exigé du fils, ne cesse de hanter Venuti, tant dans son activité professionnelle de traducteur et d'universitaire que dans ses rapports amoureux. Les liaisons ont en effet un rôle linguistique formateur. Mais que ce soit face à ses amantes étrangères, face à son mentor en traduction de fiction italienne ou face à son épouse, née en Amérique du Sud et catalane de cœur, le narrateur est toujours confronté à une situation de traduction. Il est sans cesse question d'interprétation du ressenti, de perception de l'autre (le catalan face au castillan), de réalisation de soi (" Etais-je en train de devenir un traducteur en parant les avances subtiles de Bill ? ").
En fait, la traduction teinte toute la vie du narrateur, à chaque regard porté sur une inscription de panonceau, à chaque situation aussi anodine que la commande d'un café dans un bar. L'obsédante hybridité qu'il refuse de voir aplatie, effacée, normalisée procède d'une prise de conscience aigue de la puissance performatrice de la parole, qu'elle soit orale ou écrite.

En fin de compte, Lawrence Venuti met brillamment en lumière que la " liaison " entre les langues est affaire " dangereuse "… mais ô combien exaltante.

 

Les Héritiers.

La nouvelle d'Esther Heboyan nous entraîne dans une exploration de ce qu'est un héritage culturel et donc identitaire à travers une tentative d'apprentissage des langues et des civilisations étrangères.
La narratrice, qui semble très proche de l'auteure elle-même, parle de nombreuses langues, souvent en concomitance problématique, comme le turc et l'arménien ou l'allemand et le français. C'est là que réside toute la richesse de ce récit sous forme de périple linguistique, à l'écriture plurielle marquée des traces de différentes cultures.
Le regard est critique et l'humour décapant. Au fil des pages, une galerie de personnages gravite sous l'œil sans concession de la narratrice polyglotte. L'auteure brosse ainsi une série de portraits incisifs : donneurs de leçons et bien pensants de tous bords et de tous horizons culturels, camarades de classe pétris du racisme parental, étrangers enfermés dans leur " étrangeté " par peur de mal parler la langue du pays d'accueil. La narratrice, au cœur déchiré par l'exil, malmenée par les apprentissages linguistiques successifs, évoque aussi la présence en elle de la petite fille tentant de venir à bout de ce maelström de mots, de sonorités étrangères qui s'entremêlent. On perçoit dans cette voix à la tessiture inhabituelle, ce goût profond d'un ailleurs à la fois vaste et profondément intime car construit dans l'exode.
Chaque langue apprise est intégrée au cours des différentes étapes de ce " voyage " et reste intimement liée aux personnes qui la parlaient avec elle. Mais elle évoque aussi des situations émotionnelles renvoyant soit à une volonté forte d'intégration allant jusqu'à l'envie de dissolution dans la culture du pays hôte dans le cas de l'allemand, soit à un besoin d'attachement familial et de fidélité aux origines dans le cas du turc - langue qu'elle utilise encore pour écrire à ses grands-mères - ou encore à un sentiment de révolte devant la nécessité qu'il y a à parler une langue qui n'est pas la sienne.
Le silence également est vécu comme une forme d'affirmation de l'identité. Pour qui n'a plus de patrie, le mutisme est une façon d'exister par autre chose que son multiculturalisme. Aussi la narratrice se crée-t-elle sa propre appartenance, construit-elle sa propre identité en jonglant entre les codes et les dialectes, en mélangeant les lexiques et les sonorités pour dénouer l'écheveau de sa vie déracinée.
C'est une longue valse, un voyage linguistique et intérieur loin du pays natal que nous fait partager cette nouvelle à vif, à fleur de culture.

 

Marguerite

Un récit à la première personne qui vous laisse abasourdi, un texte dense, fait d'après-midis de soleil de l'enfance et du poids des révélations qui éclatent à l'âge adulte. L'émotion monte en puissance à mesure que le lecteur suit la vertigineuse découverte qui va faire basculer la vie du narrateur, et qui tient en un nom : Marguerite.

Les mots d'Armand Sedaine, d'une rare élégance, ont semble-t-il une vie propre : ils s'insinuent dans le cœur du lecteur pour que celui-ci croit non seulement " à la véracité des faits et des sentiments qui [lui] sont rapportés ", mais également pour qu'il communie à l'orage émotionnel qui emporte le protagoniste et narrateur unique de cette tragique histoire d'amour… Tragique parce qu'à peine vécue, vécue sans le savoir, avortée par des non-dits de sa part à elle, par un aveuglement total pour lui. Et puis, si Marguerite a cherché à réaliser cet amour par tous les subterfuges possibles et imaginables comme on le découvrira avec le principal intéressé, le drame se situe bien plus encore du côté de l'objet de sa tendresse : l'homme. Celui qui n'a même pas recherché, qui ne peut plus - séparé d'elle par la Mort à présent que ses yeux s'ouvrent - rechercher celle qu'il a toujours aimé sans le comprendre.

Ce n'est pas simplement parce qu'il est l'unique narrateur de cette douloureuse " liaison " que l'homme est si important ici, mais plutôt parce que d'avoir choisi une voix masculine pour dire ce " Temps Perdu " rend le récit encore plus déchirant. Il est rare de lire des mots qui, s'ils sont pudiques, portent cependant une puissance si terrible, un tonnerre silencieux qui frappe l'imagination par la justesse et la profondeur du désespoir qu'ils expriment : il semble que les non-dits étouffés sont là à chaque ligne, comme l'odeur de velours de ce bureau qui s'avère être son refuge, et où, les yeux délavés lisant la lettre douce, immaculée sous ses mains qui ne caressent plus, il verse tous les pleurs qui se taisent dans le tapis épais, y rejoignant la poussière des ans gâchés...

Ici, la " liaison " est " dangereuse " parce que l'amour qui existe entre Marguerite et le narrateur les tue de n'avoir pas été vécu : " Nous sommes nés de l'amour et je découvris, bien tard il est vrai, que nous mourrons par amour ", dit-il. Si cette nouvelle est courte, l'impact qu'elle peut avoir sur le lecteur est profond. La confession poignante de ce chagrin aussi silencieux que l'amour dont il est endeuillé laisse un poids sur le cœur longtemps après avoir refermé le livre. Bouleversant.

 

Les reliques de Salvador.

Voici une nouvelle qui parle par images et symboles, qui dit la pulsion d'écrire tout en lançant un chant d'amour adressé à la langue et la nation catalane.

Le récit s'ouvre avec l'exil de Salvador, professeur catalan, homme de culture installé à New-York où il espère partager avec le directeur du Metropolitan Museum la découverte qui devrait changer " l'orientation du monde " et qui tient en trois boîtes, " une petite, une moyenne, et une autre bien plus grande ". En effet, après avoir fui Barcelone - au bord de l'invasion - pour Argelès-sur-Mer, puis Paris et enfin le New-Hampshire, cet universitaire passe trente ans à tenter de survivre en donnant des leçons particulières d'espagnol dans sa cuisine tout en passant ses après-midis à rédiger sa thèse de doctorat consacrée aux influences de Raymond Lulle sur le Don Quichotte. Et un beau jour, par un " coup de chance considérable ", il découvre dans la ville mexicaine de Guanajuato (où il s'était rendu en suivant la trace de Cervantès) " trois trésors inestimables " qui changeront le cours de sa vie.

Nous avons là, outre le mystère central de la nouvelle, trois protagonistes dans cette étrange histoire qui navigue entre manifeste politique, fable mystique et sensuelle et réflexion sur cet impérieux désir d'écrire. En effet, Salvador (dont le prénom catalan aux " sons éteints, humides, rouillés " en fait l'homonyme du jeune anarchiste Salvador Puig Antich, exécuté en 1974) est, de par les boîtes au contenu mystérieux qu'il a découvertes, le dépositaire du témoignage des deux autres personnages (d'ailleurs historiques). Josep-Lluis Gonzales offre cependant au lecteur la possibilité de recevoir les témoignages de Miquel Servent et de Maître Raymond Lulle de première main, par l'entremise du journal intime du premier tout d'abord, puis par un dialogue entre le vieux savant et le jeune moine devenu par la suite son biographe.

Ces deux récits, enchâssés dans celui de l'aventure de Salvador, sont le lieu de l'expression du merveilleux : visions mystiques, visite d'anges sur la grève en face de cette mer d'un vert divin ou diabolique, femmes lascives - juives, sarrasines ou filles de joie du port - choix douloureux d'un chemin de vie, batailles et bénédictions. Tous ces thèmes se mêlent et se répondent, infligeant à trois époques (1974, 1598 et 1311) et à trois érudits différents une singulière et récurrente " douleur à la nuque ", visible matérialisation de leur nostalgie et de leur inquiétude pour l'avenir, mais également déclencheur du processus d'écriture. Ainsi Servent écrit-il comme poussé par " cette fièvre douce de l'âme qui me pousse à aller de l'avant à la recherche d'une utopie ", ceci " en écrivant sans rime ni raison tout ce qui me vient à l'esprit […] " tout en prenant bien garde à ce que " personne ne sache qu'il s'agit de mon histoire […] ". Maître Lulle, quant à lui, demande à Hervé qu'il couche sur le papier pour les générations futures une " histoire qui fait de moi ce que je ne pourrais jamais faire de moi : un ensemble cohérent. ". Il dit ainsi au jeune scribe : " Allez, crée-moi ! ". Cette création littéraire, partie de la main, ou même simplement de deux doigts (" l'index et le majeur de la main droite ") participe ici d'une réelle volonté divine. Elle est aussi un véritable testament des merveilles et des douleurs qui jalonnent la vie humaine.
Il s'agit donc ici de témoignage et l'épilogue de la nouvelle ne fera que confirmer cette idée car Salvador deviendra le réceptacle, le porte-drapeau de la catalanité de ses illustres prédécesseurs, réalisant ainsi son destin.

 

L'Amour méridien.

La dernière de ces Treize nouvelles liaisons dangereuses, écrite par Andrew Parkin, évoque une liaison dont la dangerosité semble se situer de prime abord dans la confrontation des différences culturelles des personnages - l'héroïne vient de Singapour où l'on ne badine pas avec l'amour, le héros est anglais et plus représentatif des mœurs sexuelles contemporaines.

Valsant de lieux idylliques londoniens en hôtels surannés d'Ecosse pour finir dans l'exotisme de Singapour, les deux amants font fi des obstacles que l'auteur met sur leur route pavée de roses. Le suspense en continu met le lecteur en position d'attente d'un événement qui viendrait endiguer la progression lisse et convenue de cette liaison. En vain : du collègue énamouré jusqu'au prétendant envoyé par le père de la jeune fille en passant par les retards administratifs pour les noces à Gretna Green, des séparations consenties à l'accident de la route jusqu'à l'épisode du choix de la bague de fiançailles, rien, décidément rien ne vient déranger la montée vers l'autel des deux fiancés de Peyney.

Si l'on persiste à rester fleur bleue, cette longue promenade romantique est un modèle du genre pour qui aime l'amour romanesque qui triomphe de tout. On peut cependant proposer une autre lecture : et si toute cette histoire n'était qu'un pastiche du style sentimental si bien illustré par les feuilletons des séries télévisées, si l'auteur se moquait des relations amoureuses trop conventionnelles et surtout du genre littéraire qui les met en scène, dénonçant ainsi le côté attendu du schéma inhérent à ce type de narration ? L'Amour méridien prend alors une dimension toute différente et la succession de lieux communs, de leitmotivs et d'archétypes monochromes devient un clin d'œil facétieux à ces fables d'amour qui ravissent les lecteurs en quête de paysages de carte postale et de mots de tendresse exaltée. Le texte propose alors, sous couvert d'une fin heureuse et édulcorée, de faire à ce genre ce que Verlaine fit avec la rime : lui couper le cou.