André-Laurent Mathécade
Eloges et Dédicaces

Prix de poésie Orpheus 2007

Note de lecture de Pascale Moré

La poésie d'André-Laurent Mathécade est à la fois savante et limpide, archaïque et moderne, attentive au monde sensible et tournée vers l'au-delà des apparences, lyrique et mesurée, sensuelle et mystique, marquée par l'instabilité et en quête de permanence et de vérité.
Une telle richesse, une telle complexité, font du recueil " Eloges et Dédicaces " une œuvre majeure et profondément originale, ne dévoilant ses secrets qu'à un lecteur scrupuleux. Plus on écoute avec attention cette musique particulière, plus on perçoit des thèmes et un langage qui ne sont pas sans rappeler l'esthétique et la pensée baroques. Quoi de plus naturel que cette connivence avec les auteurs de cette période elle aussi vouée à d'incessants changements, à l'instar de notre monde en pleine mutation, où les repères anciens sont en train de disparaître ?
L'ouvrage s'ouvre sur un texte aux accents très Rimbaldiens, véritable hommage au poète Lautréamont. Le clin d'œil au texte " Je te salue, vieil océan ! " est évident, comme si Mathécade plaçait résolument son œuvre sous le sceau d'une certaine modernité, ou du moins d'un refus des conventions littéraires (Lautréamont symbolisant la révolte). Car ne nous y trompons pas : malgré les apparences, l'ouvrage n'est pas la reprise de formes poétiques et de thèmes éculés. Le poète foule aux pieds toute mièvrerie, tout conformisme. Son langage peut devenir vent, ressacs, géants d'écume. Il est le souffle même de l'avenir, le Temps qui marche, les grandes forces du Cosmos reliées aux astres, aux mythes, à l'au-delà de la vie. Ce langage est " une avalanche de vocalises et de signes " crachant des catarrhes de lumière et d'ombre comme les puissants hoquets des dieux - des dieux jeunes et oublieux, des dieux rimbaldiens, des dieux à la face d'anges ricaneurs et iconoclastes, éclaboussés d'avenir.
Après cette ouverture pour le moins particulière, les textes du recueil se moulent dans une forme plus rigide, très souvent le sonnet, mais la pensée demeure infiniment souple, sinueuse, mystérieuse, presque ésotérique. Curieusement, les contraintes de la rime, les " gênes exquises " dont parlait Valéry, sont comme un tremplin pour la pensée, pour l'esprit en quête de précision, d'exactitude de l'expression, de fidélité au rendu des sensations, des impressions, des pensées les plus éphémères, les plus rétives, les plus imperceptibles.
Car la poésie de Mathécade est à la fois sensible, sensuelle, et " intellectuelle ", cérébrale. Le ton de certains textes est assez détaché. Il s'agit quasiment de démonstrations en alexandrins, froides et presque teintées d'humour, au sens où l'humour est une distanciation, avec des expressions comme " le commun des Zéphyrs ", et quelques néologismes dont ne se prive pas A-L Mathécade, qui, fidèle à l'esthétique baroque, aime jouer sur les mots.. Il lui arrive même de parler au nom d'un autre poète, ajoutant un voile de plus au sens de ses textes, peut-être par pudeur, par souci du secret, de la préservation de son propre secret comme de celui des personnes aimées : ses textes " cachent et montrent " sa vérité " comme une étoile ", pour reprendre les termes de Verlaine lorsqu'il évoquait la poésie .
Ainsi Mathécade prend le relais d'illustres prédécesseurs, comme le coureur saisit le témoin, et poursuit le chant à sa façon, écho d'un autre écho - puisque les poètes d'antan se faisaient l'écho des éléments, dit-il. Il creuse dans la terre de l'oubli, déterre des poèmes enfouis, se nourrit de leur chant, et poursuit la mélodie à sa façon, tout en laissant parfois entendre, en seconde voix, celle de l'artiste disparu - comme dans une fugue à deux voix de Jean-Sébastien Bach…

André-Laurent Mathécade oscille entre une poésie de l'instantané et une poésie de la durée - durée intérieure, personnelle, et durée universelle. Beaucoup de textes sont des méditations et les images qui se succèdent ont valeur de symboles (un coucher de soleil, un arbre dans la neige, une bulle d'eau…). Ces instantanés, ces visions fugaces, conduisent toujours à des réflexions sur le mystère de la Vie - celle de l'homme et celle de l'Univers, celle de l'homme dans l'Univers, le microcosme étant une image en raccourci du macrocosme. Il ne nous décrit pas l'univers, mais son regard plonge dans le réseau de ses forces obscures, qu'il dévoile : sa poésie est un dévoilement permanent, comme si le poète cherchait sans cesse à percer la vérité du Cosmos, son secret, l'Ordre caché, la Pierre Philosophale - retrouvant dans sa démarche même le sens premier du mot " vérité ", qui est celui de " dévoilement " (" alèthéia ", que nous traduisons par " vérité ", signifiait étymologiquement " sans le voile " " qui ne se cache plus, qui sort du secret ")…
Le regard de Mathécade se porte donc bien au-delà des apparences sensibles, perçoit les grands cycles qui régissent le Temps, l'entremêlement de la vie et de la mort, l'envers et l'endroit, ce qui relie le haut et le bas.
Et si le monde n'avait aucun sens ? Et si tout n'était que matière inerte, vouée à la seule perpétuation de nos imperfections ? Et si le Grand Tout était un " Rien " ? La vérité de cette grande alchimie qu'est la Vie universelle, de ce creuset où nous naissons pour mourir, pourrait être ce Rien… Proche en cela de la sensibilité dite " baroque ", Mathécade a une conscience aiguë du temps qui passe, de la menace de la mort, qu'il personnifie : celle-ci avance masquée, brise les rythmes, éteint les chants : la mort est l'antithèse de l'harmonie et de la beauté, de l'ordre : elle est le désordre par excellence.
Pas de rêve d'immortalité, donc, mais un regard lucide sur la putréfaction des choses et des êtres . Et pourtant, les textes de ce recueil ne sont pas nihilistes et désespérés : lorsque le poète évoque le Monde, il dit aussi que " l'amour (y) est vainqueur " ; il voit un " mystérieux amour // qui s'écoule dans l'arbre au-dessous de l'écorce ". La vie est sous-tendue par " une idée de survivre ", une volonté d'" achever la fable " : chaque jour est une véritable renaissance, un petit miracle de lumière et d'espoir. Bien que la vie humaine , semblable à la bulle d'eau " née d'un savon malpropre ", ait commencé " au milieu d'un cloaque ", de l'imperfection et du chaos peuvent émerger la beauté, l'harmonie (la bulle d'eau est " toute ronde "), des sentiments, des émotions, un désir d'élévation (" elle s'envole "). Mais toute vie individuelle est fragile, vouée à la dissolution, " elle éclate en parcelles infimes ". Vivre et comprendre, ce serait donc rassembler ce qui est épars, grâce au " Troisième œil ", à cette " goutte d'or " placée au centre du cerveau, de " la masse encéphale ", cet esprit au sein de la matière…Ainsi Mathécade porte un regard d'alchimiste sur l'imputrescible esprit qui survivrait à la dissolution de la matière mortelle dans le grand charnier universel, et cette idée lui permet de " trouver au réveil peut-être un peu d'espoir ".
Mais jamais il n'étale son Moi : dans ce recueil tout est modestie, pudeur, retenue. Le poète y parle parfois au nom d'un autre, reprenant à son compte la mythologie, reliant les époques entre elles, traçant une continuité poétique… Il déroule un fil invisible le rattachant aux poètes et aux hommes de toutes les époques. Ses phrases épousent l'amplitude de sa pensée, elles enjambent les vers et même les strophes sans s'attarder à la rime, passant de vers en vers comme on descendrait un escalier. La rime produit alors une musique discrète, sobre, une mélodie en sourdine ; les assonances se multiplient , échos mélodieux, les diérèses ralentissent le rythme. On croirait une causerie lentement déroulée, ou bien encore une marche prudente dans le noir, exploré à tâtons, avec pour appuis les repères rassurants de la rime. " Éloges et Dédicaces " n'est donc pas un chant déclamé haut et fort, c'est un doux récitatif à voix basse, comme avance, calmement, à pas mesurés, la ligne mélodique d'un prélude de Jean-sébastien Bach, dont les sinuosités suivent une géométrie secrète et nous conduisent vers le point d'orgue final.

Ainsi l'œuvre de Mathécade résonne comme une interrogation silencieuse, un cri blanc, un écho venu de l'autre côté du temps… Et coule encore en nous, longtemps, le murmure d'une voix accordée aux êtres et aux choses les plus humbles, aux sensations universelles de la fuite du temps, du regret des êtres chers, de la nostalgie de l'enfance, comme aux plus hautes questions que s'est posées l'être humain depuis l'aube de l'humanité.
Le lecteur ne peut que saluer cet ensemble de textes de haute inspiration, régis par une très forte unité - à la fois dans le ton et dans la pensée - et l'on comprend le choix unanime des membres du jury du Prix de Poésie qui lui a été décerné.


Pascale Moré, le 6 juillet 2008

 

Land To light On / Une terre où se poser
(Collection Forum poésie, Editions Anagrammes)

Texte de Dionne Brand (1997)
Traduction de Nadia d'Amelio (2008)

Nadia d'Amelio, universitaire spécialiste de traductologie à l'université de Mons-Hainaut et traductrice littéraire, nous livre ici la traduction d'un des sept ouvrages de poésie de la Canadienne et Afro-Caribéenne, Dionne Brand, née en 1953.
Land to Light On, qui fut couronné par le Prix du Gouverneur Général en 1997, oscille entre une prose poétique ou discursive et une mise en vers dans laquelle le rythme traduit la voix d'une narratrice chargée d'affects : tantôt déçue par l'exil dans cet enfer blanc de science glaciale qu'est le Canada, tantôt nostalgique d'un passé dans les îles des Caraïbes, tantôt révoltée par l'injustice malgré les luttes de ceux qui ont voulu combattre celle-ci au cours de l'Histoire. Les quinze poèmes sont réunis sous huit titres placés sous l'égide de la quête identitaire à travers des lieux géographiques ou métaphoriques. Ce long périple s'ouvre sur la perte douloureuse des repères que donnait l'enracinement dans la terre natale (I have been losing roads / Les chemins que je perds). Il se clôt sur un texte formé d'une longue phrase qui semble ne jamais finir et qui fait revivre à chaque page tous les chapitres du monde (Every Chapter of the World). Chaque chapitre évoque une femme à son propre / massacre, témoin muet de toutes les guerres révolutionnaires qui se répètent et que l'auteur marque dans le corps du poème par le choix d'une suite ininterrompue de distiques.
La traduction tente de rendre le monde intime de cette narratrice, femme enchaînée à ce monde laid et décevant. Nadia d'Amelio, très respectueuse de l'hybridité du texte-source - ici de la coexistence de deux registres - souligne adroitement le décalage entre le parler simple à la grammaire bousculée des femmes de là-bas et le discours analytique de la narratrice qui tente de mettre à distance sa souffrance d'exilée. Ainsi le texte traduit fait se juxtaposer deux langues qui sans cesse se recoupent et révèlent deux processus de pensée, d'un côté, " Is so things is ", she muse / " C'est comme ça " qu'elle pense, et de l'autre, I have to think again what it means that I am here / Il faut que je repense à ma présence ici, son sens. Aucune sur-traduction qui séparerait définitivement les deux cultures en présence, mais une approche traductive tout en nuances qui met au jour à la fois le lien et l'éloignement entre les deux cultures de la narratrice. La traduction devient une prose qui bruisse dans une bouche imparfaite. L'utilisation de la ponctuation dans le texte de Dionne Brand, qui donne le rythme haché de la souffrance, de la langue découpée, a fait l'objet d'une étude précise. Chaque coupure du texte est à l'évidence le fruit d'une méditation rendue nécessaire par la thématique obsédante de la langue qui se défait et a bien du mal à se reconstruire : I try to say a word but it fall / Je tente de dire un mot mais il tombe. Aussi l'avant-dernier texte intitulé Dialectics / Dialectique commence-t-il par l'expression exacerbée de la négation de tout sentiment de peine. L'exilée s'exclame : no I do not long, long, slowly for the past. La traductrice a accentué la répétition de la brisure et exposé l'incongruité du choix de l'adverbe en le rejetant en fin de vers. Ces deux lieux du discours qui trahissent un évident bouleversement affectif et viennent contredire le contenu très catégorique du message deviennent sous la plume de Nadia d'Amelio : non je ne regrette rien, je ne regrette pas le passé, doucement. La reprise des enjambements dans le texte traduit témoigne également de la prise de conscience par la traductrice de la signification contradictoire de ce procédé stylistique, particulièrement mis en valeur par l'auteur en raison du symbolisme de rejet et de continuation qu'il revêt : there was really no way to describe you and what I wanted / to say came out stiff and old […] / c'était impossible de vous décrire et ce que je voulais / dire sortait en mots raides et usés […].
La version française de Land to Light On relève d'une réflexion traductive cohérente et fait découvrir les nombreux moments d'intensité poétique du texte-source. Elle mérite donc pleinement le nom de " second original ".

Florence Lautel-Ribstein

(Présidente SEPTET)

 

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Pascale Moré

Réflexions sur la poésie

Conférence prononcée à l'occasion de la parution de l'ouvrage - voir Collection Foreum/Poésie- qui vient de paraître

Leçons
du
silence

.
Le terme poésie vient du mot grec " poïein ", signifiant " faire, créer ", qui se différencie radicalement d'un autre verbe, " pratteïn ", dont le sens est aussi " faire ", mais faire des affaires, des choses tangibles, pratiques, directement utiles, visibles.
Non que la poésie soit inutile , mais elle est d'une autre utilité ; elle est, quant à elle, du domaine de l'invisible… c'est-à-dire - risquons-le - de l'essentiel, comme le disait Saint-Exupéry dans le Petit Prince : " L'essentiel est ce qui est invisible "…
Or aujourd'hui, dans cette société où tout doit servir à quelque chose, où tout doit être " rentable ", économiquement rentable, les poètes sont nécessairement des intrus, des gens inutiles, de doux rêveurs - je dirais plutôt, pour ma part, de dangereux rêveurs… car l'acte d'écrire de la poésie, le fait même de vivre en état de poésie (état que je tenterai de définir ultérieurement), sont en eux-mêmes subversifs ; subversifs parce que non conventionnels, hors normes, échappant à toute emprise d'ordre idéologique, à toute forme de domination sur les consciences.
Ainsi la poésie est bien, avant tout, liberté : non seulement elle libère, mais elle est libre ou elle n'est pas. Elle est d'un autre ordre que celui dans lequel nos sociétés de type occidental veulent nous enfermer. Elle nous renvoie à nous-même, à l'ordre du monde, à la beauté du monde, à notre place dans ce monde, au sens de la vie et de la mort, au temps et à l'éternité.
Dans cette civilisation où tout devient objet de consommation - même l'Art - où l'être humain, assailli de toutes parts par des besoins qu'on lui a créés de toutes pièces, dans un espace de bruit, de désordre, de fureur, où la satisfaction de nos désirs nous renvoie le triste miroir de notre finitude, être poète peut sembler une gageure, un luxe inutile, voire une folie.
C'est un acte de liberté.
Et aujourd'hui, en cet instant suspendu au-dessus du temps que nous avons choisi de consacrer à la poésie, nous sommes au cœur même de sa définition : ce " faire " (poïein) dans lequel nous sommes a lieu malgré nos obligations (étymologiquement : " ce qui nous attache "), malgré nos incontournables tâches matérielles, en dépit de la routine dans laquelle nous sommes enchaînés . De cette échappée hors de notre quotidien vers cet espace de lumière et d'ombre, nous reviendrons, je l'espère, les bras chargés de bruyère et de chants d'oiseaux, d'aurores et d'ardeurs nouvelles - ardeur à vivre, à voir, à écouter le monde, les autres, son propre cœur, le silence du monde, son propre silence…
C'est cette notion même que j'ai choisi d'utiliser pour le titre de mon dernier recueil : " Leçons du Silence " .
Loin de moi l'idée de vouloir donner des leçons ! C'est le Silence qui m'en a donné, qui peut nous en donner à tous . De quel silence s'agit-il ? En quoi peut-il être bénéfique ?
Dans notre monde assailli par tant de bruits parasites, dans notre civilisation où l'on parle tant, où l'on entend sans cesse des flots de paroles dans le meilleur des cas sans intérêt, et dans le pire dangereusement manipulatrices , des flots de musiques simplement entendues, subies, dénaturées par le lieu dans lequel on les égrène, l'être humain a besoin de se retrouver avec lui-même dans le Silence du monde, à l'écoute de ce silence,et de son propre silence intérieur.
Silence de la nature, qui n'est pas silence absolu, total, mais une musique , une harmonie de formes, de couleurs et de sons (" kosmos " signifiait " ordre du monde ", mais aussi " parure, ornement ", pour les anciens Grecs, qui associaient spontanément la beauté à l'ordre de l'univers). Et Baudelaire ne disait-il pas que, dans cette Nature qui est
" …un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles " ,
(…)
" Les parfums, les couleurs et les sons se répondent " ?
Lorsque nous sommes à l'écoute du monde, nous nous décentrons de notre Moi, mais pour mieux nous retrouver - pour entrer en contact avec la part de nous-même qui échappe aux vicissitudes du temps, aux contingences de toutes sortes, et que nous avons parfois bien du mal à saisir vraiment, cet espace secret, ce secret qui est le nôtre, qui échappe à toute tentative d'élucidation purement mentale… Comme une bête rétive et sauvage, elle nous fuit sans cesse, n'accordant de timides et subtiles approches qu'à la poésie précisément. J'entends par poésie pas uniquement l'acte d'écrire, mais une disposition d'esprit - et de cœur, surtout de cœur - qui nous met en relation avec notre secret intime, avec ce qui ne peut être exprimé par le langage de tous les jours, que j'appellerai langage " profane " - au sens étymologique de " qui reste à l'entrée du Temple, de l'espace sacré ". Car la poésie est la clef qui nous ouvre les portes du " sacré ", qui nous permet de sortir du temps profane, avec nos désirs, nos soucis, nos calculs, nos angoisses, pour entrer dans le temps sacré.
En écoutant le monde, en écoutant aussi la voix secrète de son être, (et souvent elle se met à parler quand on est à l'écoute du monde) on se purifie. Ecouter, c'est aussi voir bien entendu. Entrer en état de poésie, par la création littéraire, par le simple fait d'être à l'écoute du monde, ou par la lecture d'un poème, c'est se purifier. C'est se nettoyer de ses désirs, de certaines pensées obsédantes, de ses espoirs et de ses rêves… Car nous sommes alors dans l'instant présent.

Parfois ce silence est immense, absolu, " éternel ", comme disait le philosophe Pascal (" Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ")… C'est alors le Silence de l'univers, des grands espaces interstellaires… C'est le signe de notre fragilité, de notre solitude essentielle, celle de tout homme , face à son destin, face à la mort.
La Poésie nous met aussi à l'écoute de ce silence-là, de cette voix cosmique, sauvage, tragique, que l'on perçoit en sourdine derrière le chant des oiseaux, derrière le murmure de la mer, derrière les pages de notre vie, tournées une à une… Alors la Beauté du monde nous renvoie au mystère de la Vie elle-même, au sens de l'existence humaine, à cette béance sans nom, à ce silence inouï qui tombe des étoiles…
La poésie peut nous permettre de combler ce besoin de spiritualité, que tout homme, à un moment donné de sa vie, ressent.
Spiritualité n'a pour moi rien à voir avec croyance, dogme ou système . Chaque fois que la poésie est l'expression d'un dogme, qu'il soit religieux ou politique, elle perd sa raison d'être, elle n'est plus qu'un moyen au service d'une fin. Alors qu'elle doit être une fin en elle-même, absolument gratuite, dénuée de toute fonction d'utilité directe, de même que l'être humain doit être une fin en lui-même. Ce qui la rend absolument libre. Et c'est en cela qu'elle est spiritualité, parce que spiritualité est, par essence, liberté : corps et pensée ne font plus qu'un ; nous devenons rameaux de sève et de lumière ployant légèrement sous le vent, parcelle de l'univers, conscients, l'espace d'un éclair, de l'évidence de l'être, traversés par la brûlure de la lucidité, " la blessure la plus rapprochée du soleil ", disait René Char. Et en même temps traversés par le mystère…
Loin de toute contingence, de toute attache, de toute pesanteur, le souffle du monde nous traverse, nous respirons le monde (spiritualité vient de spiritus, le souffle), au point que la frontière entre intérieur et extérieur en arrive à s'effacer. Nous devenons " poreux à toutes les eaux du monde ", selon la très belle expression d'Aimé Césaire. Lorsque l'on est en état de poésie, le monde et soi-même ne font qu'un. Il n'y a plus de limites. Notre centre est partout et notre circonférence nulle part, pourrait-on dire en plagiant le philosophe Pascal lorsqu'il tentait de définir Dieu. Les seules limites sont celles du langage, des mots : comment faire partager cette expérience de l'illimité, de l'incommensurable, par le biais de ce qui est limité, réducteur ?
Je n'ai pas l'intention de faire un exposé sur l'histoire du langage poétique. Simplement rappeler que, dès l'origine, le poète est considéré comme celui qui peut attirer à lui, par le pouvoir de son chant, les êtres qui l'écoutent. Et l'on songe à Orphée évidemment .Ce pouvoir d'incantation, de charme (au sens premier ..), presque d'envoûtement, est dû à la qualité de son chant. La poésie est bien un chant, une musique qui entraîne à soi, comme celle du sorcier de la tribu…
Bien qu'il y ait d'autres conceptions sur le sujet, je pense quant à moi qu'écrire de la poésie, c'est créer, au creux du langage, le rythme et les sons qui vont envoûter, entraîner, captiver, comme la voix des Sirènes ou la lyre d'Orphée…
Les latins et les Grecs ignoraient la rime, ils privilégiaient le rythme, les accents toniques, comme autant de mesures d'un morceau de musique. Les " Modernes ", au 16ème siècle, ont inventé la rime, les assonances . Le poète devait couler ses phrases dans ce moule, les assujettir à des règles, pour que sa parole se transmue en chant. En réalité nous savons bien que cela ne suffit pas : le véritable chant vient d'ailleurs, vient du souffle, du plus profond de l'être. Il ne vient pas de l'élégance d'une écriture, mais de la transparence d'une vie. Et c'est en cela que la poésie est bien autre chose qu'une simple écriture ; qu'elle est un silence plus qu'une parole. Et cependant elle passe par le langage. Toute la difficulté est de faire entendre ce silence à l'intérieur du langage.
C'est avec Rimbaud que les règles d'écriture vont voler en éclats. Ce dernier ne va retenir que l'essentiel - le souffle du cœur, de l'être tout entier, et qui échappe aux règles de la prosodie.
Tout au long du xxème siècle, les poètes suivent les traces de Rimbaud, à la recherche d'une parole pure débarrassée des scories du langage ordinaire, ou conventionnel. Il fallait, selon Mallarmé, " donner un sens plus pur aux mots de la tribu ", " créer un langage dans le langage ", comme disait Paul Valéry.
Cette quête de l'essentiel, du diamant verbal, a trouvé son paroxysme avec René Char, en particulier dans ses aphorismes.
Mais cette façon d'aborder la poésie, par le biais du langage, est, avons -nous dit, insuffisante : la poésie est autre chose. C'est une façon d'être au monde, c'est la recherche d'une sagesse, une ascèse, un besoin de plénitude et de pleine conscience de la vie, du temps qui passe ; une clarté.
Ce n'est pas un processus purement mental, au contraire. Elle découle d'une expérience du monde , d'une conscience aiguë d'exister, qui blesse. Ce peut être une joie qui blesse, un étonnement, un émerveillement, un doute, une révolte, une angoisse. A chaque fois le temps s'arrête, le miroir se brise…
A chaque fois l'expérience subit une transmutation .
Et cela peut naître de choses toute simples : une nuance particulière de la lumière dans une pièce vide, un souffle tiède chargé d'odeurs d'enfance, le timbre d'une voix familière, comme soudain habitée par le destin ; l'ombre insolite de tel objet quotidien sur le mur, le crépitement d'une pluie d'orage sur les feuilles du jardin…tout ce que trop peu s'attardent à regarder, à entendre, à sentir, avec tous leurs sens, toute leur conscience, toute leur mémoire. Car la poésie est avant tout conscience aiguë du temps qui passe, équilibre fugace et bienheureux sur les courbes du Devenir, au cœur de la Durée sans limites, hors du temps et de l'espace, en une sorte de temple intérieur à l'entrée duquel nous mènent toujours nos pas dès lors qu'on entre en terre de poésie.

Je viens d'essayer de vous faire partager mon expérience de poète, celle qui a présidé à la naissance de mes poèmes, mais c'est de toute façon le langage poétique qui est le plus apte à l'évoquer, et il serait préférable sans doute de se plonger maintenant dans les textes.
Quant à leur autre dimension, quant à ce qui est désormais objectivable, ce qui fait de mes poèmes des choses - ou des êtres à part entière - dont l'existence m'échappe, comportant une architecture sonore, rythmique, des réseaux de significations décelables à l'analyse, dont certains sont voulus par l'auteur, d'autres inconscients (la poésie et l'œuvre d'art étant le lieu où conscient et inconscient s'entremêlent sans cesse), quant à cet aspect-là, donc, je pense que c'est aux lecteurs, plutôt qu'à moi-même, qu'il revient de l'analyser. Même si cette analyse peut provoquer chez l'auteur des prises de conscience salutaires, son œuvre étant un miroir de lui-même. Un miroir qui lui renvoie non l'image de son être superficiel, de ses expériences vécues au fil des jours, mais l'image de son être profond, échappant aux vicissitudes de la vie, et en même temps s'en nourrissant - comme un arbre à l'envers dont les racines célestes s'abreuveraient de l'expérience de chaque jour pour irradier la sève, la lumière, vers les rameaux souterrains. La parole poétique est le moment où un renversement va s'opérer (" Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ", disait Hermès Trismégiste), où l'Arbre va se retourner, où ses branches vont accéder à la lumière, chanter dans la lumière, après avoir puisé dans les profondeurs de l'être ce qui relie cet être au grand Tout, aux dieux, à la Nature, au Tragique de l'existence (l'être humain étant un être voué à la mort), au lieu des grandes questions existentielles. L'état de poésie, ce qui fait qu'en nous va se lever le vent, et que par la vertu de cet appel on va tenter de dire, tenter de chanter, est donc très proche de l'expérience du sacré, et de la spiritualité à laquelle je suis maintes fois revenue au cours de cet exposé.
Mais - et ce sera ma conclusion - ne nous laissons pas entraîner par le fleuve des mots, qui risque de nous emporter à côté de l'essentiel, ce fleuve qui risque de déborder de son lit , c'est-à-dire du lit de l'expérience poétique du monde ; de la vérité de cette expérience ; de la justesse non seulement des mots qui veulent la révéler, mais de nos actes eux-mêmes ; de cet équilibre fragile que recherche celui qui s'adonne à cet Art qui est l'Art même de la vie, son Grand Œuvre, et qui est toujours au-delà, entre deux, à cet instant fugace où va se briser la vague au sommet de sa splendeur, entre le jaillissement de l'oiseau et l'extase de son vol, entre le cheval qui touche la mort et son rêve éveillé, entre le dernier regard et l'abîme, dans cette région de silence où, bien au-delà de la métaphore, chacun cherche à tâtons sa vérité, le sens de sa vie, la paix lumineuse, les yeux rivés à sa chair, à sa conscience, à chaque jour qui passe, tandis que sur l'horizon de feu, brille le vase de cristal que la brisure de notre vie n'atteindra pas.
Que mes auditeurs n'interprètent surtout pas mes propos comme une apologie, ou une célébration de mes propres textes : il ne s'agit que de l'expression de convictions intimes, de conceptions personnelles, d'un idéal vers lequel tendre, en même temps qu'un effort pour essayer de traduire ce que l'exercice de la poésie m'a permis d'appréhender.
Car la Poésie a empli ma vie, l'a illuminée et continue de le faire, comme un petit miracle : la poésie en tant qu'état intérieur, surtout, et donc en tant que travail sur moi-même, mais aussi la poésie comme travail d'écriture. Cette production, dont une partie est restée inédite, a jalonné mon parcours comme autant de balises m'aidant à tracer mon chemin, à me retrouver; ou comme autant de signes laissés de mon passage sur terre - traces légères sur le sable, symboles dessinés sur l'écorce des arbres voués aux siècles, souffle, murmure dans l'harmonie universelle, si peu de choses… mais une petite lueur quand même dans les ténèbres,un minuscule fanal vacillant dans la nuit, pour les autres, mes frères d'existence, à qui j'offre en partage ces chants, éclos tout au fond de mon Silence.

Pascale Moré, le 18 juin 2008

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Land To light On / Une terre où se poser
(Collection Forum poésie, Editions Anagrammes)

Texte de Dionne Brand (1997)
Traduction de Nadia d'Amelio (2008)

Nadia d'Amelio, universitaire spécialiste de traductologie à l'université de Mons-Hainaut et traductrice littéraire, nous livre ici la traduction d'un des sept ouvrages de poésie de la Canadienne et Afro-Caribéenne, Dionne Brand, née en 1953.
Land to Light On, qui fut couronné par le Prix du Gouverneur Général en 1997, oscille entre une prose poétique ou discursive et une mise en vers dans laquelle le rythme traduit la voix d'une narratrice chargée d'affects : tantôt déçue par l'exil dans cet enfer blanc de science glaciale qu'est le Canada, tantôt nostalgique d'un passé dans les îles des Caraïbes, tantôt révoltée par l'injustice malgré les luttes de ceux qui ont voulu combattre celle-ci au cours de l'Histoire. Les quinze poèmes sont réunis sous huit titres placés sous l'égide de la quête identitaire à travers des lieux géographiques ou métaphoriques. Ce long périple s'ouvre sur la perte douloureuse des repères que donnait l'enracinement dans la terre natale (I have been losing roads / Les chemins que je perds). Il se clôt sur un texte formé d'une longue phrase qui semble ne jamais finir et qui fait revivre à chaque page tous les chapitres du monde (Every Chapter of the World). Chaque chapitre évoque une femme à son propre / massacre, témoin muet de toutes les guerres révolutionnaires qui se répètent et que l'auteur marque dans le corps du poème par le choix d'une suite ininterrompue de distiques.
La traduction tente de rendre le monde intime de cette narratrice, femme enchaînée à ce monde laid et décevant. Nadia d'Amelio, très respectueuse de l'hybridité du texte-source - ici de la coexistence de deux registres - souligne adroitement le décalage entre le parler simple à la grammaire bousculée des femmes de là-bas et le discours analytique de la narratrice qui tente de mettre à distance sa souffrance d'exilée. Ainsi le texte traduit fait se juxtaposer deux langues qui sans cesse se recoupent et révèlent deux processus de pensée, d'un côté, " Is so things is ", she muse / " C'est comme ça " qu'elle pense, et de l'autre, I have to think again what it means that I am here / Il faut que je repense à ma présence ici, son sens. Aucune sur-traduction qui séparerait définitivement les deux cultures en présence, mais une approche traductive tout en nuances qui met au jour à la fois le lien et l'éloignement entre les deux cultures de la narratrice. La traduction devient une prose qui bruisse dans une bouche imparfaite. L'utilisation de la ponctuation dans le texte de Dionne Brand, qui donne le rythme haché de la souffrance, de la langue découpée, a fait l'objet d'une étude précise. Chaque coupure du texte est à l'évidence le fruit d'une méditation rendue nécessaire par la thématique obsédante de la langue qui se défait et a bien du mal à se reconstruire : I try to say a word but it fall / Je tente de dire un mot mais il tombe. Aussi l'avant-dernier texte intitulé Dialectics / Dialectique commence-t-il par l'expression exacerbée de la négation de tout sentiment de peine. L'exilée s'exclame : no I do not long, long, slowly for the past. La traductrice a accentué la répétition de la brisure et exposé l'incongruité du choix de l'adverbe en le rejetant en fin de vers. Ces deux lieux du discours qui trahissent un évident bouleversement affectif et viennent contredire le contenu très catégorique du message deviennent sous la plume de Nadia d'Amelio : non je ne regrette rien, je ne regrette pas le passé, doucement. La reprise des enjambements dans le texte traduit témoigne également de la prise de conscience par la traductrice de la signification contradictoire de ce procédé stylistique, particulièrement mis en valeur par l'auteur en raison du symbolisme de rejet et de continuation qu'il revêt : there was really no way to describe you and what I wanted / to say came out stiff and old […] / c'était impossible de vous décrire et ce que je voulais / dire sortait en mots raides et usés […].
La version française de Land to Light On relève d'une réflexion traductive cohérente et fait découvrir les nombreux moments d'intensité poétique du texte-source. Elle mérite donc pleinement le nom de " second original ".

Florence Lautel-Ribstein

(Présidente SEPTET)

 

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Pascale Moré

Réflexions sur la poésie

Conférence prononcée à l'occasion de la parution de l'ouvrage - voir Collection Foreum/Poésie- qui vient de paraître

Leçons
du
silence

.
Le terme poésie vient du mot grec " poïein ", signifiant " faire, créer ", qui se différencie radicalement d'un autre verbe, " pratteïn ", dont le sens est aussi " faire ", mais faire des affaires, des choses tangibles, pratiques, directement utiles, visibles.
Non que la poésie soit inutile , mais elle est d'une autre utilité ; elle est, quant à elle, du domaine de l'invisible… c'est-à-dire - risquons-le - de l'essentiel, comme le disait Saint-Exupéry dans le Petit Prince : " L'essentiel est ce qui est invisible "…
Or aujourd'hui, dans cette société où tout doit servir à quelque chose, où tout doit être " rentable ", économiquement rentable, les poètes sont nécessairement des intrus, des gens inutiles, de doux rêveurs - je dirais plutôt, pour ma part, de dangereux rêveurs… car l'acte d'écrire de la poésie, le fait même de vivre en état de poésie (état que je tenterai de définir ultérieurement), sont en eux-mêmes subversifs ; subversifs parce que non conventionnels, hors normes, échappant à toute emprise d'ordre idéologique, à toute forme de domination sur les consciences.
Ainsi la poésie est bien, avant tout, liberté : non seulement elle libère, mais elle est libre ou elle n'est pas. Elle est d'un autre ordre que celui dans lequel nos sociétés de type occidental veulent nous enfermer. Elle nous renvoie à nous-même, à l'ordre du monde, à la beauté du monde, à notre place dans ce monde, au sens de la vie et de la mort, au temps et à l'éternité.
Dans cette civilisation où tout devient objet de consommation - même l'Art - où l'être humain, assailli de toutes parts par des besoins qu'on lui a créés de toutes pièces, dans un espace de bruit, de désordre, de fureur, où la satisfaction de nos désirs nous renvoie le triste miroir de notre finitude, être poète peut sembler une gageure, un luxe inutile, voire une folie.
C'est un acte de liberté.
Et aujourd'hui, en cet instant suspendu au-dessus du temps que nous avons choisi de consacrer à la poésie, nous sommes au cœur même de sa définition : ce " faire " (poïein) dans lequel nous sommes a lieu malgré nos obligations (étymologiquement : " ce qui nous attache "), malgré nos incontournables tâches matérielles, en dépit de la routine dans laquelle nous sommes enchaînés . De cette échappée hors de notre quotidien vers cet espace de lumière et d'ombre, nous reviendrons, je l'espère, les bras chargés de bruyère et de chants d'oiseaux, d'aurores et d'ardeurs nouvelles - ardeur à vivre, à voir, à écouter le monde, les autres, son propre cœur, le silence du monde, son propre silence…
C'est cette notion même que j'ai choisi d'utiliser pour le titre de mon dernier recueil : " Leçons du Silence " .
Loin de moi l'idée de vouloir donner des leçons ! C'est le Silence qui m'en a donné, qui peut nous en donner à tous . De quel silence s'agit-il ? En quoi peut-il être bénéfique ?
Dans notre monde assailli par tant de bruits parasites, dans notre civilisation où l'on parle tant, où l'on entend sans cesse des flots de paroles dans le meilleur des cas sans intérêt, et dans le pire dangereusement manipulatrices , des flots de musiques simplement entendues, subies, dénaturées par le lieu dans lequel on les égrène, l'être humain a besoin de se retrouver avec lui-même dans le Silence du monde, à l'écoute de ce silence,et de son propre silence intérieur.
Silence de la nature, qui n'est pas silence absolu, total, mais une musique , une harmonie de formes, de couleurs et de sons (" kosmos " signifiait " ordre du monde ", mais aussi " parure, ornement ", pour les anciens Grecs, qui associaient spontanément la beauté à l'ordre de l'univers). Et Baudelaire ne disait-il pas que, dans cette Nature qui est
" …un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles " ,
(…)
" Les parfums, les couleurs et les sons se répondent " ?
Lorsque nous sommes à l'écoute du monde, nous nous décentrons de notre Moi, mais pour mieux nous retrouver - pour entrer en contact avec la part de nous-même qui échappe aux vicissitudes du temps, aux contingences de toutes sortes, et que nous avons parfois bien du mal à saisir vraiment, cet espace secret, ce secret qui est le nôtre, qui échappe à toute tentative d'élucidation purement mentale… Comme une bête rétive et sauvage, elle nous fuit sans cesse, n'accordant de timides et subtiles approches qu'à la poésie précisément. J'entends par poésie pas uniquement l'acte d'écrire, mais une disposition d'esprit - et de cœur, surtout de cœur - qui nous met en relation avec notre secret intime, avec ce qui ne peut être exprimé par le langage de tous les jours, que j'appellerai langage " profane " - au sens étymologique de " qui reste à l'entrée du Temple, de l'espace sacré ". Car la poésie est la clef qui nous ouvre les portes du " sacré ", qui nous permet de sortir du temps profane, avec nos désirs, nos soucis, nos calculs, nos angoisses, pour entrer dans le temps sacré.
En écoutant le monde, en écoutant aussi la voix secrète de son être, (et souvent elle se met à parler quand on est à l'écoute du monde) on se purifie. Ecouter, c'est aussi voir bien entendu. Entrer en état de poésie, par la création littéraire, par le simple fait d'être à l'écoute du monde, ou par la lecture d'un poème, c'est se purifier. C'est se nettoyer de ses désirs, de certaines pensées obsédantes, de ses espoirs et de ses rêves… Car nous sommes alors dans l'instant présent.

Parfois ce silence est immense, absolu, " éternel ", comme disait le philosophe Pascal (" Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ")… C'est alors le Silence de l'univers, des grands espaces interstellaires… C'est le signe de notre fragilité, de notre solitude essentielle, celle de tout homme , face à son destin, face à la mort.
La Poésie nous met aussi à l'écoute de ce silence-là, de cette voix cosmique, sauvage, tragique, que l'on perçoit en sourdine derrière le chant des oiseaux, derrière le murmure de la mer, derrière les pages de notre vie, tournées une à une… Alors la Beauté du monde nous renvoie au mystère de la Vie elle-même, au sens de l'existence humaine, à cette béance sans nom, à ce silence inouï qui tombe des étoiles…
La poésie peut nous permettre de combler ce besoin de spiritualité, que tout homme, à un moment donné de sa vie, ressent.
Spiritualité n'a pour moi rien à voir avec croyance, dogme ou système . Chaque fois que la poésie est l'expression d'un dogme, qu'il soit religieux ou politique, elle perd sa raison d'être, elle n'est plus qu'un moyen au service d'une fin. Alors qu'elle doit être une fin en elle-même, absolument gratuite, dénuée de toute fonction d'utilité directe, de même que l'être humain doit être une fin en lui-même. Ce qui la rend absolument libre. Et c'est en cela qu'elle est spiritualité, parce que spiritualité est, par essence, liberté : corps et pensée ne font plus qu'un ; nous devenons rameaux de sève et de lumière ployant légèrement sous le vent, parcelle de l'univers, conscients, l'espace d'un éclair, de l'évidence de l'être, traversés par la brûlure de la lucidité, " la blessure la plus rapprochée du soleil ", disait René Char. Et en même temps traversés par le mystère…
Loin de toute contingence, de toute attache, de toute pesanteur, le souffle du monde nous traverse, nous respirons le monde (spiritualité vient de spiritus, le souffle), au point que la frontière entre intérieur et extérieur en arrive à s'effacer. Nous devenons " poreux à toutes les eaux du monde ", selon la très belle expression d'Aimé Césaire. Lorsque l'on est en état de poésie, le monde et soi-même ne font qu'un. Il n'y a plus de limites. Notre centre est partout et notre circonférence nulle part, pourrait-on dire en plagiant le philosophe Pascal lorsqu'il tentait de définir Dieu. Les seules limites sont celles du langage, des mots : comment faire partager cette expérience de l'illimité, de l'incommensurable, par le biais de ce qui est limité, réducteur ?
Je n'ai pas l'intention de faire un exposé sur l'histoire du langage poétique. Simplement rappeler que, dès l'origine, le poète est considéré comme celui qui peut attirer à lui, par le pouvoir de son chant, les êtres qui l'écoutent. Et l'on songe à Orphée évidemment .Ce pouvoir d'incantation, de charme (au sens premier ..), presque d'envoûtement, est dû à la qualité de son chant. La poésie est bien un chant, une musique qui entraîne à soi, comme celle du sorcier de la tribu…
Bien qu'il y ait d'autres conceptions sur le sujet, je pense quant à moi qu'écrire de la poésie, c'est créer, au creux du langage, le rythme et les sons qui vont envoûter, entraîner, captiver, comme la voix des Sirènes ou la lyre d'Orphée…
Les latins et les Grecs ignoraient la rime, ils privilégiaient le rythme, les accents toniques, comme autant de mesures d'un morceau de musique. Les " Modernes ", au 16ème siècle, ont inventé la rime, les assonances . Le poète devait couler ses phrases dans ce moule, les assujettir à des règles, pour que sa parole se transmue en chant. En réalité nous savons bien que cela ne suffit pas : le véritable chant vient d'ailleurs, vient du souffle, du plus profond de l'être. Il ne vient pas de l'élégance d'une écriture, mais de la transparence d'une vie. Et c'est en cela que la poésie est bien autre chose qu'une simple écriture ; qu'elle est un silence plus qu'une parole. Et cependant elle passe par le langage. Toute la difficulté est de faire entendre ce silence à l'intérieur du langage.
C'est avec Rimbaud que les règles d'écriture vont voler en éclats. Ce dernier ne va retenir que l'essentiel - le souffle du cœur, de l'être tout entier, et qui échappe aux règles de la prosodie.
Tout au long du xxème siècle, les poètes suivent les traces de Rimbaud, à la recherche d'une parole pure débarrassée des scories du langage ordinaire, ou conventionnel. Il fallait, selon Mallarmé, " donner un sens plus pur aux mots de la tribu ", " créer un langage dans le langage ", comme disait Paul Valéry.
Cette quête de l'essentiel, du diamant verbal, a trouvé son paroxysme avec René Char, en particulier dans ses aphorismes.
Mais cette façon d'aborder la poésie, par le biais du langage, est, avons -nous dit, insuffisante : la poésie est autre chose. C'est une façon d'être au monde, c'est la recherche d'une sagesse, une ascèse, un besoin de plénitude et de pleine conscience de la vie, du temps qui passe ; une clarté.
Ce n'est pas un processus purement mental, au contraire. Elle découle d'une expérience du monde , d'une conscience aiguë d'exister, qui blesse. Ce peut être une joie qui blesse, un étonnement, un émerveillement, un doute, une révolte, une angoisse. A chaque fois le temps s'arrête, le miroir se brise…
A chaque fois l'expérience subit une transmutation .
Et cela peut naître de choses toute simples : une nuance particulière de la lumière dans une pièce vide, un souffle tiède chargé d'odeurs d'enfance, le timbre d'une voix familière, comme soudain habitée par le destin ; l'ombre insolite de tel objet quotidien sur le mur, le crépitement d'une pluie d'orage sur les feuilles du jardin…tout ce que trop peu s'attardent à regarder, à entendre, à sentir, avec tous leurs sens, toute leur conscience, toute leur mémoire. Car la poésie est avant tout conscience aiguë du temps qui passe, équilibre fugace et bienheureux sur les courbes du Devenir, au cœur de la Durée sans limites, hors du temps et de l'espace, en une sorte de temple intérieur à l'entrée duquel nous mènent toujours nos pas dès lors qu'on entre en terre de poésie.

Je viens d'essayer de vous faire partager mon expérience de poète, celle qui a présidé à la naissance de mes poèmes, mais c'est de toute façon le langage poétique qui est le plus apte à l'évoquer, et il serait préférable sans doute de se plonger maintenant dans les textes.
Quant à leur autre dimension, quant à ce qui est désormais objectivable, ce qui fait de mes poèmes des choses - ou des êtres à part entière - dont l'existence m'échappe, comportant une architecture sonore, rythmique, des réseaux de significations décelables à l'analyse, dont certains sont voulus par l'auteur, d'autres inconscients (la poésie et l'œuvre d'art étant le lieu où conscient et inconscient s'entremêlent sans cesse), quant à cet aspect-là, donc, je pense que c'est aux lecteurs, plutôt qu'à moi-même, qu'il revient de l'analyser. Même si cette analyse peut provoquer chez l'auteur des prises de conscience salutaires, son œuvre étant un miroir de lui-même. Un miroir qui lui renvoie non l'image de son être superficiel, de ses expériences vécues au fil des jours, mais l'image de son être profond, échappant aux vicissitudes de la vie, et en même temps s'en nourrissant - comme un arbre à l'envers dont les racines célestes s'abreuveraient de l'expérience de chaque jour pour irradier la sève, la lumière, vers les rameaux souterrains. La parole poétique est le moment où un renversement va s'opérer (" Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ", disait Hermès Trismégiste), où l'Arbre va se retourner, où ses branches vont accéder à la lumière, chanter dans la lumière, après avoir puisé dans les profondeurs de l'être ce qui relie cet être au grand Tout, aux dieux, à la Nature, au Tragique de l'existence (l'être humain étant un être voué à la mort), au lieu des grandes questions existentielles. L'état de poésie, ce qui fait qu'en nous va se lever le vent, et que par la vertu de cet appel on va tenter de dire, tenter de chanter, est donc très proche de l'expérience du sacré, et de la spiritualité à laquelle je suis maintes fois revenue au cours de cet exposé.
Mais - et ce sera ma conclusion - ne nous laissons pas entraîner par le fleuve des mots, qui risque de nous emporter à côté de l'essentiel, ce fleuve qui risque de déborder de son lit , c'est-à-dire du lit de l'expérience poétique du monde ; de la vérité de cette expérience ; de la justesse non seulement des mots qui veulent la révéler, mais de nos actes eux-mêmes ; de cet équilibre fragile que recherche celui qui s'adonne à cet Art qui est l'Art même de la vie, son Grand Œuvre, et qui est toujours au-delà, entre deux, à cet instant fugace où va se briser la vague au sommet de sa splendeur, entre le jaillissement de l'oiseau et l'extase de son vol, entre le cheval qui touche la mort et son rêve éveillé, entre le dernier regard et l'abîme, dans cette région de silence où, bien au-delà de la métaphore, chacun cherche à tâtons sa vérité, le sens de sa vie, la paix lumineuse, les yeux rivés à sa chair, à sa conscience, à chaque jour qui passe, tandis que sur l'horizon de feu, brille le vase de cristal que la brisure de notre vie n'atteindra pas.
Que mes auditeurs n'interprètent surtout pas mes propos comme une apologie, ou une célébration de mes propres textes : il ne s'agit que de l'expression de convictions intimes, de conceptions personnelles, d'un idéal vers lequel tendre, en même temps qu'un effort pour essayer de traduire ce que l'exercice de la poésie m'a permis d'appréhender.
Car la Poésie a empli ma vie, l'a illuminée et continue de le faire, comme un petit miracle : la poésie en tant qu'état intérieur, surtout, et donc en tant que travail sur moi-même, mais aussi la poésie comme travail d'écriture. Cette production, dont une partie est restée inédite, a jalonné mon parcours comme autant de balises m'aidant à tracer mon chemin, à me retrouver; ou comme autant de signes laissés de mon passage sur terre - traces légères sur le sable, symboles dessinés sur l'écorce des arbres voués aux siècles, souffle, murmure dans l'harmonie universelle, si peu de choses… mais une petite lueur quand même dans les ténèbres,un minuscule fanal vacillant dans la nuit, pour les autres, mes frères d'existence, à qui j'offre en partage ces chants, éclos tout au fond de mon Silence.

Pascale Moré, le 18 juin 2008

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André-Laurent Mathécade
Eloges et Dédicaces

Prix de poésie Orpheus 2007

Note de lecture de Pascale Moré

La poésie d'André-Laurent Mathécade est à la fois savante et limpide, archaïque et moderne, attentive au monde sensible et tournée vers l'au-delà des apparences, lyrique et mesurée, sensuelle et mystique, marquée par l'instabilité et en quête de permanence et de vérité.
Une telle richesse, une telle complexité, font du recueil " Eloges et Dédicaces " une œuvre majeure et profondément originale, ne dévoilant ses secrets qu'à un lecteur scrupuleux. Plus on écoute avec attention cette musique particulière, plus on perçoit des thèmes et un langage qui ne sont pas sans rappeler l'esthétique et la pensée baroques. Quoi de plus naturel que cette connivence avec les auteurs de cette période elle aussi vouée à d'incessants changements, à l'instar de notre monde en pleine mutation, où les repères anciens sont en train de disparaître ?
L'ouvrage s'ouvre sur un texte aux accents très Rimbaldiens, véritable hommage au poète Lautréamont. Le clin d'œil au texte " Je te salue, vieil océan ! " est évident, comme si Mathécade plaçait résolument son œuvre sous le sceau d'une certaine modernité, ou du moins d'un refus des conventions littéraires (Lautréamont symbolisant la révolte). Car ne nous y trompons pas : malgré les apparences, l'ouvrage n'est pas la reprise de formes poétiques et de thèmes éculés. Le poète foule aux pieds toute mièvrerie, tout conformisme. Son langage peut devenir vent, ressacs, géants d'écume. Il est le souffle même de l'avenir, le Temps qui marche, les grandes forces du Cosmos reliées aux astres, aux mythes, à l'au-delà de la vie. Ce langage est " une avalanche de vocalises et de signes " crachant des catarrhes de lumière et d'ombre comme les puissants hoquets des dieux - des dieux jeunes et oublieux, des dieux rimbaldiens, des dieux à la face d'anges ricaneurs et iconoclastes, éclaboussés d'avenir.
Après cette ouverture pour le moins particulière, les textes du recueil se moulent dans une forme plus rigide, très souvent le sonnet, mais la pensée demeure infiniment souple, sinueuse, mystérieuse, presque ésotérique. Curieusement, les contraintes de la rime, les " gênes exquises " dont parlait Valéry, sont comme un tremplin pour la pensée, pour l'esprit en quête de précision, d'exactitude de l'expression, de fidélité au rendu des sensations, des impressions, des pensées les plus éphémères, les plus rétives, les plus imperceptibles.
Car la poésie de Mathécade est à la fois sensible, sensuelle, et " intellectuelle ", cérébrale. Le ton de certains textes est assez détaché. Il s'agit quasiment de démonstrations en alexandrins, froides et presque teintées d'humour, au sens où l'humour est une distanciation, avec des expressions comme " le commun des Zéphyrs ", et quelques néologismes dont ne se prive pas A-L Mathécade, qui, fidèle à l'esthétique baroque, aime jouer sur les mots.. Il lui arrive même de parler au nom d'un autre poète, ajoutant un voile de plus au sens de ses textes, peut-être par pudeur, par souci du secret, de la préservation de son propre secret comme de celui des personnes aimées : ses textes " cachent et montrent " sa vérité " comme une étoile ", pour reprendre les termes de Verlaine lorsqu'il évoquait la poésie .
Ainsi Mathécade prend le relais d'illustres prédécesseurs, comme le coureur saisit le témoin, et poursuit le chant à sa façon, écho d'un autre écho - puisque les poètes d'antan se faisaient l'écho des éléments, dit-il. Il creuse dans la terre de l'oubli, déterre des poèmes enfouis, se nourrit de leur chant, et poursuit la mélodie à sa façon, tout en laissant parfois entendre, en seconde voix, celle de l'artiste disparu - comme dans une fugue à deux voix de Jean-Sébastien Bach…

André-Laurent Mathécade oscille entre une poésie de l'instantané et une poésie de la durée - durée intérieure, personnelle, et durée universelle. Beaucoup de textes sont des méditations et les images qui se succèdent ont valeur de symboles (un coucher de soleil, un arbre dans la neige, une bulle d'eau…). Ces instantanés, ces visions fugaces, conduisent toujours à des réflexions sur le mystère de la Vie - celle de l'homme et celle de l'Univers, celle de l'homme dans l'Univers, le microcosme étant une image en raccourci du macrocosme. Il ne nous décrit pas l'univers, mais son regard plonge dans le réseau de ses forces obscures, qu'il dévoile : sa poésie est un dévoilement permanent, comme si le poète cherchait sans cesse à percer la vérité du Cosmos, son secret, l'Ordre caché, la Pierre Philosophale - retrouvant dans sa démarche même le sens premier du mot " vérité ", qui est celui de " dévoilement " (" alèthéia ", que nous traduisons par " vérité ", signifiait étymologiquement " sans le voile " " qui ne se cache plus, qui sort du secret ")…
Le regard de Mathécade se porte donc bien au-delà des apparences sensibles, perçoit les grands cycles qui régissent le Temps, l'entremêlement de la vie et de la mort, l'envers et l'endroit, ce qui relie le haut et le bas.
Et si le monde n'avait aucun sens ? Et si tout n'était que matière inerte, vouée à la seule perpétuation de nos imperfections ? Et si le Grand Tout était un " Rien " ? La vérité de cette grande alchimie qu'est la Vie universelle, de ce creuset où nous naissons pour mourir, pourrait être ce Rien… Proche en cela de la sensibilité dite " baroque ", Mathécade a une conscience aiguë du temps qui passe, de la menace de la mort, qu'il personnifie : celle-ci avance masquée, brise les rythmes, éteint les chants : la mort est l'antithèse de l'harmonie et de la beauté, de l'ordre : elle est le désordre par excellence.
Pas de rêve d'immortalité, donc, mais un regard lucide sur la putréfaction des choses et des êtres . Et pourtant, les textes de ce recueil ne sont pas nihilistes et désespérés : lorsque le poète évoque le Monde, il dit aussi que " l'amour (y) est vainqueur " ; il voit un " mystérieux amour // qui s'écoule dans l'arbre au-dessous de l'écorce ". La vie est sous-tendue par " une idée de survivre ", une volonté d'" achever la fable " : chaque jour est une véritable renaissance, un petit miracle de lumière et d'espoir. Bien que la vie humaine , semblable à la bulle d'eau " née d'un savon malpropre ", ait commencé " au milieu d'un cloaque ", de l'imperfection et du chaos peuvent émerger la beauté, l'harmonie (la bulle d'eau est " toute ronde "), des sentiments, des émotions, un désir d'élévation (" elle s'envole "). Mais toute vie individuelle est fragile, vouée à la dissolution, " elle éclate en parcelles infimes ". Vivre et comprendre, ce serait donc rassembler ce qui est épars, grâce au " Troisième œil ", à cette " goutte d'or " placée au centre du cerveau, de " la masse encéphale ", cet esprit au sein de la matière…Ainsi Mathécade porte un regard d'alchimiste sur l'imputrescible esprit qui survivrait à la dissolution de la matière mortelle dans le grand charnier universel, et cette idée lui permet de " trouver au réveil peut-être un peu d'espoir ".
Mais jamais il n'étale son Moi : dans ce recueil tout est modestie, pudeur, retenue. Le poète y parle parfois au nom d'un autre, reprenant à son compte la mythologie, reliant les époques entre elles, traçant une continuité poétique… Il déroule un fil invisible le rattachant aux poètes et aux hommes de toutes les époques. Ses phrases épousent l'amplitude de sa pensée, elles enjambent les vers et même les strophes sans s'attarder à la rime, passant de vers en vers comme on descendrait un escalier. La rime produit alors une musique discrète, sobre, une mélodie en sourdine ; les assonances se multiplient , échos mélodieux, les diérèses ralentissent le rythme. On croirait une causerie lentement déroulée, ou bien encore une marche prudente dans le noir, exploré à tâtons, avec pour appuis les repères rassurants de la rime. " Éloges et Dédicaces " n'est donc pas un chant déclamé haut et fort, c'est un doux récitatif à voix basse, comme avance, calmement, à pas mesurés, la ligne mélodique d'un prélude de Jean-sébastien Bach, dont les sinuosités suivent une géométrie secrète et nous conduisent vers le point d'orgue final.

Ainsi l'œuvre de Mathécade résonne comme une interrogation silencieuse, un cri blanc, un écho venu de l'autre côté du temps… Et coule encore en nous, longtemps, le murmure d'une voix accordée aux êtres et aux choses les plus humbles, aux sensations universelles de la fuite du temps, du regret des êtres chers, de la nostalgie de l'enfance, comme aux plus hautes questions que s'est posées l'être humain depuis l'aube de l'humanité.
Le lecteur ne peut que saluer cet ensemble de textes de haute inspiration, régis par une très forte unité - à la fois dans le ton et dans la pensée - et l'on comprend le choix unanime des membres du jury du Prix de Poésie qui lui a été décerné.


Pascale Moré, le 6 juillet 2008