André-Laurent Mathécade
Eloges et Dédicaces
Prix de poésie Orpheus 2007
Note de lecture de Pascale Moré
La poésie d'André-Laurent
Mathécade est à la fois savante et limpide, archaïque et
moderne, attentive au monde sensible et tournée vers l'au-delà
des apparences, lyrique et mesurée, sensuelle et mystique, marquée
par l'instabilité et en quête de permanence et de vérité.
Une telle richesse, une telle complexité, font du recueil " Eloges
et Dédicaces " une uvre majeure et profondément originale,
ne dévoilant ses secrets qu'à un lecteur scrupuleux. Plus on écoute
avec attention cette musique particulière, plus on perçoit des
thèmes et un langage qui ne sont pas sans rappeler l'esthétique
et la pensée baroques. Quoi de plus naturel que cette connivence avec
les auteurs de cette période elle aussi vouée à d'incessants
changements, à l'instar de notre monde en pleine mutation, où
les repères anciens sont en train de disparaître ?
L'ouvrage s'ouvre sur un texte aux accents très Rimbaldiens, véritable
hommage au poète Lautréamont. Le clin d'il au texte "
Je te salue, vieil océan ! " est évident, comme si Mathécade
plaçait résolument son uvre sous le sceau d'une certaine
modernité, ou du moins d'un refus des conventions littéraires
(Lautréamont symbolisant la révolte). Car ne nous y trompons pas
: malgré les apparences, l'ouvrage n'est pas la reprise de formes poétiques
et de thèmes éculés. Le poète foule aux pieds toute
mièvrerie, tout conformisme. Son langage peut devenir vent, ressacs,
géants d'écume. Il est le souffle même de l'avenir, le Temps
qui marche, les grandes forces du Cosmos reliées aux astres, aux mythes,
à l'au-delà de la vie. Ce langage est " une avalanche de
vocalises et de signes " crachant des catarrhes de lumière et d'ombre
comme les puissants hoquets des dieux - des dieux jeunes et oublieux, des dieux
rimbaldiens, des dieux à la face d'anges ricaneurs et iconoclastes, éclaboussés
d'avenir.
Après cette ouverture pour le moins particulière, les textes du
recueil se moulent dans une forme plus rigide, très souvent le sonnet,
mais la pensée demeure infiniment souple, sinueuse, mystérieuse,
presque ésotérique. Curieusement, les contraintes de la rime,
les " gênes exquises " dont parlait Valéry, sont comme
un tremplin pour la pensée, pour l'esprit en quête de précision,
d'exactitude de l'expression, de fidélité au rendu des sensations,
des impressions, des pensées les plus éphémères,
les plus rétives, les plus imperceptibles.
Car la poésie de Mathécade est à la fois sensible, sensuelle,
et " intellectuelle ", cérébrale. Le ton de certains
textes est assez détaché. Il s'agit quasiment de démonstrations
en alexandrins, froides et presque teintées d'humour, au sens où
l'humour est une distanciation, avec des expressions comme " le commun
des Zéphyrs ", et quelques néologismes dont ne se prive pas
A-L Mathécade, qui, fidèle à l'esthétique baroque,
aime jouer sur les mots.. Il lui arrive même de parler au nom d'un autre
poète, ajoutant un voile de plus au sens de ses textes, peut-être
par pudeur, par souci du secret, de la préservation de son propre secret
comme de celui des personnes aimées : ses textes " cachent et montrent
" sa vérité " comme une étoile ", pour reprendre
les termes de Verlaine lorsqu'il évoquait la poésie .
Ainsi Mathécade prend le relais d'illustres prédécesseurs,
comme le coureur saisit le témoin, et poursuit le chant à sa façon,
écho d'un autre écho - puisque les poètes d'antan se faisaient
l'écho des éléments, dit-il. Il creuse dans la terre de
l'oubli, déterre des poèmes enfouis, se nourrit de leur chant,
et poursuit la mélodie à sa façon, tout en laissant parfois
entendre, en seconde voix, celle de l'artiste disparu - comme dans une fugue
à deux voix de Jean-Sébastien Bach
André-Laurent Mathécade
oscille entre une poésie de l'instantané et une poésie
de la durée - durée intérieure, personnelle, et durée
universelle. Beaucoup de textes sont des méditations et les images qui
se succèdent ont valeur de symboles (un coucher de soleil, un arbre dans
la neige, une bulle d'eau
). Ces instantanés, ces visions fugaces,
conduisent toujours à des réflexions sur le mystère de
la Vie - celle de l'homme et celle de l'Univers, celle de l'homme dans l'Univers,
le microcosme étant une image en raccourci du macrocosme. Il ne nous
décrit pas l'univers, mais son regard plonge dans le réseau de
ses forces obscures, qu'il dévoile : sa poésie est un dévoilement
permanent, comme si le poète cherchait sans cesse à percer la
vérité du Cosmos, son secret, l'Ordre caché, la Pierre
Philosophale - retrouvant dans sa démarche même le sens premier
du mot " vérité ", qui est celui de " dévoilement
" (" alèthéia ", que nous traduisons par "
vérité ", signifiait étymologiquement " sans
le voile " " qui ne se cache plus, qui sort du secret ")
Le regard de Mathécade se porte donc bien au-delà des apparences
sensibles, perçoit les grands cycles qui régissent le Temps, l'entremêlement
de la vie et de la mort, l'envers et l'endroit, ce qui relie le haut et le bas.
Et si le monde n'avait aucun sens ? Et si tout n'était que matière
inerte, vouée à la seule perpétuation de nos imperfections
? Et si le Grand Tout était un " Rien " ? La vérité
de cette grande alchimie qu'est la Vie universelle, de ce creuset où
nous naissons pour mourir, pourrait être ce Rien
Proche en cela
de la sensibilité dite " baroque ", Mathécade a une
conscience aiguë du temps qui passe, de la menace de la mort, qu'il personnifie
: celle-ci avance masquée, brise les rythmes, éteint les chants
: la mort est l'antithèse de l'harmonie et de la beauté, de l'ordre
: elle est le désordre par excellence.
Pas de rêve d'immortalité, donc, mais un regard lucide sur la putréfaction
des choses et des êtres . Et pourtant, les textes de ce recueil ne sont
pas nihilistes et désespérés : lorsque le poète
évoque le Monde, il dit aussi que " l'amour (y) est vainqueur "
; il voit un " mystérieux amour // qui s'écoule dans l'arbre
au-dessous de l'écorce ". La vie est sous-tendue par " une
idée de survivre ", une volonté d'" achever la fable
" : chaque jour est une véritable renaissance, un petit miracle
de lumière et d'espoir. Bien que la vie humaine , semblable à
la bulle d'eau " née d'un savon malpropre ", ait commencé
" au milieu d'un cloaque ", de l'imperfection et du chaos peuvent
émerger la beauté, l'harmonie (la bulle d'eau est " toute
ronde "), des sentiments, des émotions, un désir d'élévation
(" elle s'envole "). Mais toute vie individuelle est fragile, vouée
à la dissolution, " elle éclate en parcelles infimes ".
Vivre et comprendre, ce serait donc rassembler ce qui est épars, grâce
au " Troisième il ", à cette " goutte d'or
" placée au centre du cerveau, de " la masse encéphale
", cet esprit au sein de la matière
Ainsi Mathécade
porte un regard d'alchimiste sur l'imputrescible esprit qui survivrait à
la dissolution de la matière mortelle dans le grand charnier universel,
et cette idée lui permet de " trouver au réveil peut-être
un peu d'espoir ".
Mais jamais il n'étale son Moi : dans ce recueil tout est modestie, pudeur,
retenue. Le poète y parle parfois au nom d'un autre, reprenant à
son compte la mythologie, reliant les époques entre elles, traçant
une continuité poétique
Il déroule un fil invisible
le rattachant aux poètes et aux hommes de toutes les époques.
Ses phrases épousent l'amplitude de sa pensée, elles enjambent
les vers et même les strophes sans s'attarder à la rime, passant
de vers en vers comme on descendrait un escalier. La rime produit alors une
musique discrète, sobre, une mélodie en sourdine ; les assonances
se multiplient , échos mélodieux, les diérèses ralentissent
le rythme. On croirait une causerie lentement déroulée, ou bien
encore une marche prudente dans le noir, exploré à tâtons,
avec pour appuis les repères rassurants de la rime. " Éloges
et Dédicaces " n'est donc pas un chant déclamé haut
et fort, c'est un doux récitatif à voix basse, comme avance, calmement,
à pas mesurés, la ligne mélodique d'un prélude de
Jean-sébastien Bach, dont les sinuosités suivent une géométrie
secrète et nous conduisent vers le point d'orgue final.
Ainsi l'uvre de Mathécade résonne comme une interrogation
silencieuse, un cri blanc, un écho venu de l'autre côté
du temps
Et coule encore en nous, longtemps, le murmure d'une voix accordée
aux êtres et aux choses les plus humbles, aux sensations universelles
de la fuite du temps, du regret des êtres chers, de la nostalgie de l'enfance,
comme aux plus hautes questions que s'est posées l'être humain
depuis l'aube de l'humanité.
Le lecteur ne peut que saluer cet ensemble de textes de haute inspiration, régis
par une très forte unité - à la fois dans le ton et dans
la pensée - et l'on comprend le choix unanime des membres du jury du
Prix de Poésie qui lui a été décerné.
Pascale Moré, le 6
juillet 2008
***
Land
To light On / Une terre où se poser
(Collection Forum poésie, Editions Anagrammes)
Texte de Dionne Brand (1997)
Traduction de Nadia d'Amelio (2008)
Nadia d'Amelio, universitaire spécialiste
de traductologie à l'université de Mons-Hainaut et traductrice
littéraire, nous livre ici la traduction d'un des sept ouvrages de poésie
de la Canadienne et Afro-Caribéenne, Dionne Brand, née en 1953.
Land to Light On, qui fut couronné
par le Prix du Gouverneur Général en 1997, oscille entre une prose
poétique ou discursive et une mise en vers dans laquelle le rythme traduit
la voix d'une narratrice chargée d'affects : tantôt déçue
par l'exil dans cet enfer blanc de science glaciale qu'est le Canada, tantôt
nostalgique d'un passé dans les îles des Caraïbes, tantôt
révoltée par l'injustice malgré les luttes de ceux qui
ont voulu combattre celle-ci au cours de l'Histoire. Les quinze poèmes
sont réunis sous huit titres placés sous l'égide de la
quête identitaire à travers des lieux géographiques ou métaphoriques.
Ce long périple s'ouvre sur la perte douloureuse des repères que
donnait l'enracinement dans la terre natale (I have been losing roads
/ Les chemins que je perds). Il se clôt sur un texte formé
d'une longue phrase qui semble ne jamais finir et qui fait revivre à
chaque page tous les chapitres du monde (Every Chapter of the World).
Chaque chapitre évoque une femme à son propre / massacre, témoin
muet de toutes les guerres révolutionnaires qui se répètent
et que l'auteur marque dans le corps du poème par le choix d'une suite
ininterrompue de distiques.
La traduction tente de rendre le monde intime de cette narratrice, femme enchaînée
à ce monde laid et décevant. Nadia d'Amelio, très respectueuse
de l'hybridité du texte-source - ici de la coexistence de deux registres
- souligne adroitement le décalage entre le parler simple à la
grammaire bousculée des femmes de là-bas et le discours analytique
de la narratrice qui tente de mettre à distance sa souffrance d'exilée.
Ainsi le texte traduit fait se juxtaposer deux langues qui sans cesse se recoupent
et révèlent deux processus de pensée, d'un côté,
" Is so things is ", she muse / " C'est comme ça
" qu'elle pense, et de l'autre, I have to think again what it
means that I am here / Il faut que je repense à ma présence
ici, son sens. Aucune sur-traduction qui séparerait définitivement
les deux cultures en présence, mais une approche traductive tout en nuances
qui met au jour à la fois le lien et l'éloignement entre les deux
cultures de la narratrice. La traduction devient une prose qui bruisse dans
une bouche imparfaite. L'utilisation de la ponctuation dans le texte de Dionne
Brand, qui donne le rythme haché de la souffrance, de la langue découpée,
a fait l'objet d'une étude précise. Chaque coupure du texte est
à l'évidence le fruit d'une méditation rendue nécessaire
par la thématique obsédante de la langue qui se défait
et a bien du mal à se reconstruire : I try to say a word but it fall
/ Je tente de dire un mot mais il tombe. Aussi l'avant-dernier texte intitulé
Dialectics / Dialectique commence-t-il par l'expression
exacerbée de la négation de tout sentiment de peine. L'exilée
s'exclame : no I do not long, long, slowly for the past. La traductrice
a accentué la répétition de la brisure et exposé
l'incongruité du choix de l'adverbe en le rejetant en fin de vers. Ces
deux lieux du discours qui trahissent un évident bouleversement affectif
et viennent contredire le contenu très catégorique du message
deviennent sous la plume de Nadia d'Amelio : non je ne regrette rien, je ne
regrette pas le passé, doucement. La reprise des enjambements dans le
texte traduit témoigne également de la prise de conscience par
la traductrice de la signification contradictoire de ce procédé
stylistique, particulièrement mis en valeur par l'auteur en raison du
symbolisme de rejet et de continuation qu'il revêt : there was really
no way to describe you and what I wanted / to say came out stiff and old
[
] / c'était impossible de vous décrire et ce que je
voulais / dire sortait en mots raides et usés [
].
La version française de Land to Light On
relève d'une réflexion traductive cohérente et fait découvrir
les nombreux moments d'intensité poétique du texte-source. Elle
mérite donc pleinement le nom de " second original ".
Florence Lautel-Ribstein
(Présidente SEPTET)
***
Pascale Moré
Réflexions sur la poésie
Conférence prononcée à l'occasion de la parution de l'ouvrage - voir Collection Foreum/Poésie- qui vient de paraître
Leçons du silence
.
Le terme poésie vient du mot grec " poïein
", signifiant " faire, créer ", qui se différencie
radicalement d'un autre verbe, " pratteïn ", dont le sens est
aussi " faire ", mais faire des affaires, des choses tangibles, pratiques,
directement utiles, visibles.
Non que la poésie soit inutile , mais elle est d'une autre utilité
; elle est, quant à elle, du domaine de l'invisible
c'est-à-dire
- risquons-le - de l'essentiel, comme le disait Saint-Exupéry dans le
Petit Prince : " L'essentiel est ce qui est invisible "
Or aujourd'hui, dans cette société où tout doit servir
à quelque chose, où tout doit être " rentable ",
économiquement rentable, les poètes sont nécessairement
des intrus, des gens inutiles, de doux rêveurs - je dirais plutôt,
pour ma part, de dangereux rêveurs
car l'acte d'écrire de
la poésie, le fait même de vivre en état de poésie
(état que je tenterai de définir ultérieurement), sont
en eux-mêmes subversifs ; subversifs parce que non conventionnels, hors
normes, échappant à toute emprise d'ordre idéologique,
à toute forme de domination sur les consciences.
Ainsi la poésie est bien, avant tout, liberté : non seulement
elle libère, mais elle est libre ou elle n'est pas. Elle est d'un autre
ordre que celui dans lequel nos sociétés de type occidental veulent
nous enfermer. Elle nous renvoie à nous-même, à l'ordre
du monde, à la beauté du monde, à notre place dans ce monde,
au sens de la vie et de la mort, au temps et à l'éternité.
Dans cette civilisation où tout devient objet de consommation - même
l'Art - où l'être humain, assailli de toutes parts par des besoins
qu'on lui a créés de toutes pièces, dans un espace de bruit,
de désordre, de fureur, où la satisfaction de nos désirs
nous renvoie le triste miroir de notre finitude, être poète peut
sembler une gageure, un luxe inutile, voire une folie.
C'est un acte de liberté.
Et aujourd'hui, en cet instant suspendu au-dessus du temps que nous avons choisi
de consacrer à la poésie, nous sommes au cur même
de sa définition : ce " faire " (poïein) dans lequel nous
sommes a lieu malgré nos obligations (étymologiquement : "
ce qui nous attache "), malgré nos incontournables tâches
matérielles, en dépit de la routine dans laquelle nous sommes
enchaînés . De cette échappée hors de notre quotidien
vers cet espace de lumière et d'ombre, nous reviendrons, je l'espère,
les bras chargés de bruyère et de chants d'oiseaux, d'aurores
et d'ardeurs nouvelles - ardeur à vivre, à voir, à écouter
le monde, les autres, son propre cur, le silence du monde, son propre
silence
C'est cette notion même que j'ai choisi d'utiliser pour le titre de mon
dernier recueil : " Leçons du Silence " .
Loin de moi l'idée de vouloir donner des leçons ! C'est le Silence
qui m'en a donné, qui peut nous en donner à tous . De quel silence
s'agit-il ? En quoi peut-il être bénéfique ?
Dans notre monde assailli par tant de bruits parasites, dans notre civilisation
où l'on parle tant, où l'on entend sans cesse des flots de paroles
dans le meilleur des cas sans intérêt, et dans le pire dangereusement
manipulatrices , des flots de musiques simplement entendues, subies, dénaturées
par le lieu dans lequel on les égrène, l'être humain a besoin
de se retrouver avec lui-même dans le Silence du monde, à l'écoute
de ce silence,et de son propre silence intérieur.
Silence de la nature, qui n'est pas silence absolu, total, mais une musique
, une harmonie de formes, de couleurs et de sons (" kosmos " signifiait
" ordre du monde ", mais aussi " parure, ornement ", pour
les anciens Grecs, qui associaient spontanément la beauté à
l'ordre de l'univers). Et Baudelaire ne disait-il pas que, dans cette Nature
qui est
"
un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles " ,
(
)
" Les parfums, les couleurs et les sons se répondent " ?
Lorsque nous sommes à l'écoute du monde, nous nous décentrons
de notre Moi, mais pour mieux nous retrouver - pour entrer en contact avec la
part de nous-même qui échappe aux vicissitudes du temps, aux contingences
de toutes sortes, et que nous avons parfois bien du mal à saisir vraiment,
cet espace secret, ce secret qui est le nôtre, qui échappe à
toute tentative d'élucidation purement mentale
Comme une bête
rétive et sauvage, elle nous fuit sans cesse, n'accordant de timides
et subtiles approches qu'à la poésie précisément.
J'entends par poésie pas uniquement l'acte d'écrire, mais une
disposition d'esprit - et de cur, surtout de cur - qui nous met
en relation avec notre secret intime, avec ce qui ne peut être exprimé
par le langage de tous les jours, que j'appellerai langage " profane "
- au sens étymologique de " qui reste à l'entrée du
Temple, de l'espace sacré ". Car la poésie est la clef qui
nous ouvre les portes du " sacré ", qui nous permet de sortir
du temps profane, avec nos désirs, nos soucis, nos calculs, nos angoisses,
pour entrer dans le temps sacré.
En écoutant le monde, en écoutant aussi la voix secrète
de son être, (et souvent elle se met à parler quand on est à
l'écoute du monde) on se purifie. Ecouter, c'est aussi voir bien entendu.
Entrer en état de poésie, par la création littéraire,
par le simple fait d'être à l'écoute du monde, ou par la
lecture d'un poème, c'est se purifier. C'est se nettoyer de ses désirs,
de certaines pensées obsédantes, de ses espoirs et de ses rêves
Car nous sommes alors dans l'instant présent.
Parfois ce silence est immense, absolu, "
éternel ", comme disait le philosophe Pascal (" Le silence
éternel de ces espaces infinis m'effraie ")
C'est alors le
Silence de l'univers, des grands espaces interstellaires
C'est le signe
de notre fragilité, de notre solitude essentielle, celle de tout homme
, face à son destin, face à la mort.
La Poésie nous met aussi à l'écoute de ce silence-là,
de cette voix cosmique, sauvage, tragique, que l'on perçoit en sourdine
derrière le chant des oiseaux, derrière le murmure de la mer,
derrière les pages de notre vie, tournées une à une
Alors la Beauté du monde nous renvoie au mystère de la Vie elle-même,
au sens de l'existence humaine, à cette béance sans nom, à
ce silence inouï qui tombe des étoiles
La poésie peut nous permettre de combler ce besoin de spiritualité,
que tout homme, à un moment donné de sa vie, ressent.
Spiritualité n'a pour moi rien à voir avec croyance, dogme ou
système . Chaque fois que la poésie est l'expression d'un dogme,
qu'il soit religieux ou politique, elle perd sa raison d'être, elle n'est
plus qu'un moyen au service d'une fin. Alors qu'elle doit être une fin
en elle-même, absolument gratuite, dénuée de toute fonction
d'utilité directe, de même que l'être humain doit être
une fin en lui-même. Ce qui la rend absolument libre. Et c'est en cela
qu'elle est spiritualité, parce que spiritualité est, par essence,
liberté : corps et pensée ne font plus qu'un ; nous devenons rameaux
de sève et de lumière ployant légèrement sous le
vent, parcelle de l'univers, conscients, l'espace d'un éclair, de l'évidence
de l'être, traversés par la brûlure de la lucidité,
" la blessure la plus rapprochée du soleil ", disait René
Char. Et en même temps traversés par le mystère
Loin de toute contingence, de toute attache, de toute pesanteur, le souffle
du monde nous traverse, nous respirons le monde (spiritualité vient de
spiritus, le souffle), au point que la frontière entre intérieur
et extérieur en arrive à s'effacer. Nous devenons " poreux
à toutes les eaux du monde ", selon la très belle expression
d'Aimé Césaire. Lorsque l'on est en état de poésie,
le monde et soi-même ne font qu'un. Il n'y a plus de limites. Notre centre
est partout et notre circonférence nulle part, pourrait-on dire en plagiant
le philosophe Pascal lorsqu'il tentait de définir Dieu. Les seules limites
sont celles du langage, des mots : comment faire partager cette expérience
de l'illimité, de l'incommensurable, par le biais de ce qui est limité,
réducteur ?
Je n'ai pas l'intention de faire un exposé sur l'histoire du langage
poétique. Simplement rappeler que, dès l'origine, le poète
est considéré comme celui qui peut attirer à lui, par le
pouvoir de son chant, les êtres qui l'écoutent. Et l'on songe à
Orphée évidemment .Ce pouvoir d'incantation, de charme (au sens
premier ..), presque d'envoûtement, est dû à la qualité
de son chant. La poésie est bien un chant, une musique qui entraîne
à soi, comme celle du sorcier de la tribu
Bien qu'il y ait d'autres conceptions sur le sujet, je pense quant à
moi qu'écrire de la poésie, c'est créer, au creux du langage,
le rythme et les sons qui vont envoûter, entraîner, captiver, comme
la voix des Sirènes ou la lyre d'Orphée
Les latins et les Grecs ignoraient la rime, ils privilégiaient le rythme,
les accents toniques, comme autant de mesures d'un morceau de musique. Les "
Modernes ", au 16ème siècle, ont inventé la rime,
les assonances . Le poète devait couler ses phrases dans ce moule, les
assujettir à des règles, pour que sa parole se transmue en chant.
En réalité nous savons bien que cela ne suffit pas : le véritable
chant vient d'ailleurs, vient du souffle, du plus profond de l'être. Il
ne vient pas de l'élégance d'une écriture, mais de la transparence
d'une vie. Et c'est en cela que la poésie est bien autre chose qu'une
simple écriture ; qu'elle est un silence plus qu'une parole. Et cependant
elle passe par le langage. Toute la difficulté est de faire entendre
ce silence à l'intérieur du langage.
C'est avec Rimbaud que les règles d'écriture vont voler en éclats.
Ce dernier ne va retenir que l'essentiel - le souffle du cur, de l'être
tout entier, et qui échappe aux règles de la prosodie.
Tout au long du xxème siècle, les poètes suivent les traces
de Rimbaud, à la recherche d'une parole pure débarrassée
des scories du langage ordinaire, ou conventionnel. Il fallait, selon Mallarmé,
" donner un sens plus pur aux mots de la tribu ", " créer
un langage dans le langage ", comme disait Paul Valéry.
Cette quête de l'essentiel, du diamant verbal, a trouvé son paroxysme
avec René Char, en particulier dans ses aphorismes.
Mais cette façon d'aborder la poésie, par le biais du langage,
est, avons -nous dit, insuffisante : la poésie est autre chose. C'est
une façon d'être au monde, c'est la recherche d'une sagesse, une
ascèse, un besoin de plénitude et de pleine conscience de la vie,
du temps qui passe ; une clarté.
Ce n'est pas un processus purement mental, au contraire. Elle découle
d'une expérience du monde , d'une conscience aiguë d'exister, qui
blesse. Ce peut être une joie qui blesse, un étonnement, un émerveillement,
un doute, une révolte, une angoisse. A chaque fois le temps s'arrête,
le miroir se brise
A chaque fois l'expérience subit une transmutation .
Et cela peut naître de choses toute simples : une nuance particulière
de la lumière dans une pièce vide, un souffle tiède chargé
d'odeurs d'enfance, le timbre d'une voix familière, comme soudain habitée
par le destin ; l'ombre insolite de tel objet quotidien sur le mur, le crépitement
d'une pluie d'orage sur les feuilles du jardin
tout ce que trop peu s'attardent
à regarder, à entendre, à sentir, avec tous leurs sens,
toute leur conscience, toute leur mémoire. Car la poésie est avant
tout conscience aiguë du temps qui passe, équilibre fugace et bienheureux
sur les courbes du Devenir, au cur de la Durée sans limites, hors
du temps et de l'espace, en une sorte de temple intérieur à l'entrée
duquel nous mènent toujours nos pas dès lors qu'on entre en terre
de poésie.
Je viens d'essayer de vous faire partager mon
expérience de poète, celle qui a présidé à
la naissance de mes poèmes, mais c'est de toute façon le langage
poétique qui est le plus apte à l'évoquer, et il serait
préférable sans doute de se plonger maintenant dans les textes.
Quant à leur autre dimension, quant à ce qui est désormais
objectivable, ce qui fait de mes poèmes des choses - ou des êtres
à part entière - dont l'existence m'échappe, comportant
une architecture sonore, rythmique, des réseaux de significations décelables
à l'analyse, dont certains sont voulus par l'auteur, d'autres inconscients
(la poésie et l'uvre d'art étant le lieu où conscient
et inconscient s'entremêlent sans cesse), quant à cet aspect-là,
donc, je pense que c'est aux lecteurs, plutôt qu'à moi-même,
qu'il revient de l'analyser. Même si cette analyse peut provoquer chez
l'auteur des prises de conscience salutaires, son uvre étant un
miroir de lui-même. Un miroir qui lui renvoie non l'image de son être
superficiel, de ses expériences vécues au fil des jours, mais
l'image de son être profond, échappant aux vicissitudes de la vie,
et en même temps s'en nourrissant - comme un arbre à l'envers dont
les racines célestes s'abreuveraient de l'expérience de chaque
jour pour irradier la sève, la lumière, vers les rameaux souterrains.
La parole poétique est le moment où un renversement va s'opérer
(" Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ", disait Hermès
Trismégiste), où l'Arbre va se retourner, où ses branches
vont accéder à la lumière, chanter dans la lumière,
après avoir puisé dans les profondeurs de l'être ce qui
relie cet être au grand Tout, aux dieux, à la Nature, au Tragique
de l'existence (l'être humain étant un être voué à
la mort), au lieu des grandes questions existentielles. L'état de poésie,
ce qui fait qu'en nous va se lever le vent, et que par la vertu de cet appel
on va tenter de dire, tenter de chanter, est donc très proche de l'expérience
du sacré, et de la spiritualité à laquelle je suis maintes
fois revenue au cours de cet exposé.
Mais - et ce sera ma conclusion - ne nous laissons pas entraîner par le
fleuve des mots, qui risque de nous emporter à côté de l'essentiel,
ce fleuve qui risque de déborder de son lit , c'est-à-dire du
lit de l'expérience poétique du monde ; de la vérité
de cette expérience ; de la justesse non seulement des mots qui veulent
la révéler, mais de nos actes eux-mêmes ; de cet équilibre
fragile que recherche celui qui s'adonne à cet Art qui est l'Art même
de la vie, son Grand uvre, et qui est toujours au-delà, entre deux,
à cet instant fugace où va se briser la vague au sommet de sa
splendeur, entre le jaillissement de l'oiseau et l'extase de son vol, entre
le cheval qui touche la mort et son rêve éveillé, entre
le dernier regard et l'abîme, dans cette région de silence où,
bien au-delà de la métaphore, chacun cherche à tâtons
sa vérité, le sens de sa vie, la paix lumineuse, les yeux rivés
à sa chair, à sa conscience, à chaque jour qui passe, tandis
que sur l'horizon de feu, brille le vase de cristal que la brisure de notre
vie n'atteindra pas.
Que mes auditeurs n'interprètent surtout pas mes propos comme une apologie,
ou une célébration de mes propres textes : il ne s'agit que de
l'expression de convictions intimes, de conceptions personnelles, d'un idéal
vers lequel tendre, en même temps qu'un effort pour essayer de traduire
ce que l'exercice de la poésie m'a permis d'appréhender.
Car la Poésie a empli ma vie, l'a illuminée et continue de le
faire, comme un petit miracle : la poésie en tant qu'état intérieur,
surtout, et donc en tant que travail sur moi-même, mais aussi la poésie
comme travail d'écriture. Cette production, dont une partie est restée
inédite, a jalonné mon parcours comme autant de balises m'aidant
à tracer mon chemin, à me retrouver; ou comme autant de signes
laissés de mon passage sur terre - traces légères sur le
sable, symboles dessinés sur l'écorce des arbres voués
aux siècles, souffle, murmure dans l'harmonie universelle, si peu de
choses
mais une petite lueur quand même dans les ténèbres,un
minuscule fanal vacillant dans la nuit, pour les autres, mes frères d'existence,
à qui j'offre en partage ces chants, éclos tout au fond de mon
Silence.
Pascale Moré, le 18 juin 2008
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Julie Prandi
The Poetry of the Self-Taught.
An
Eighteenth-Century Phenomenon
Peter Lang, New York, 202 pages, 23,5 cm sur 15,5 cm, ISBN 978-1-4331-0251-6
Nadia D'Amelio