Pascale Moré
La poésie de
Pascale Moré est, à l'instar de ses photographies,
forte, vibrante, tragique et douce.
Elle crée son
propre registre où la parole oubliée des mythes,
la voix de la Tradition, le chant des aèdes disparus,
vibrent encore au plus profond de l'être.
Simples et drus, les mots de Francis Coffinet s'infiltrent lentement dans la substance crayeuse du verbe. A peine écrits ou dits qu'ils se dérobent et s'effacent, mais pour mieux revenir sous un autre rythme, une autre image. D'un mot à l'autre, l'aile de la poésie se déploie, se replie et crée le monde dans un ciel où la philosophie est celle de l'ondée.
JE T'AI CONSTRUIT DANS LA PROMESSE est un parcours qui s'inscrit dans le mouvement secret de la parole où se trament tous les instants, toutes les figures que la vie rend possibles ; c'est aussi un chant qui dit le silence nécessaire au franchissement du temps.
Format 130 x 200 - 48 pages- 18,60 euros - ISBN 2-909159-33-7
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Francis Coffinet
JE T'AI CONSTRUIT DANS LA PROMESSE
I created you in the promise
Traduction anglaise de Patricia Nolan
Format 130 x 200 - 48 pages- 18,60 euros - ISBN 2-84719-033-3
FRANCIS COFFINET: Je t'ai construit dans la promesse, I created you in the promise, Traduction en anglais de Patricia Nolan ( Editions Anagrammes ) Comment faire que la parole ne soit pas ce qui se dérobe à tout instant ? Dans ce mince recueil Francis Coffinet s'interroge, propose des avancées sans jamais se départir d'une pensée exigeante, d'une écriture resserrée. Certes la lecture de ces poèmes est difficile mais à travers elle on devine que le chemin entrepris par Francis Coffinet suppose de sa part un travail d'orfèvre. Que dit-il donc qui traduise cette quête de la parole ? Tout d'abord que celle-ci se fraie un parcours sans cesse à recommencer puisqu'elle est confrontée à la présence du temps, à son érosion par celui-ci et qu'il faut descendre au plus bas de soi pour la découvrir: " Nous avons atteint / les strates les plus enfouies de la parole, / les grandes amours souterraines ", écrit-il. Pareille recherche est aussi solidaire d'un autre facteur: ce qui joint l'infiniment grand à son contraire, car découvrir le verbe c'est prendre conscience de l'étendue du monde, de sa réflexion sur l'homme, c'est aller du macrocosme au microcosme: " Pour garder sur les doigts les empreintes du ciel / je saisis en son vol le bombyx par les ailes. " Au cours de ce voyage le pèlerin qu'est le poète se heurte aux obstacles que constitue la matière. Alors ne serait-ce pas du côté de la lumière que naîtrait la révélation et l'univers ne se reflète-t-il pas dans ce qui est le témoin de la fragilité de l'homme ?: " tu ne perçois le monde que par tes cils / et ton sourire ", déclare Francis Coffinet. Fragilité humaine certes car toujours autour de soi rôde la mort associée au temps. Dans un même mouvement s'accomplit cette tentative de se soustraire à toute menace pour tenter d'unir passé et présent dans un même élan. En effet l'histoire n'est qu'un perpétuel commencement et toute l'humanité semble se fondre dans un même creuset. Francis Coffinet remonte aux sources pour constater la présence d'un destin commun: " La cicatrice pariétale / la même, découverte à Lascaux / et sur le front de ce garçon / retrouvé ". Il faut s'en remettre à la mémoire pour perpétuer la parole et sa présence: nul ne saurait rendre les armes devant l'oubli qui consacrerait la perte de ce qui unit les hommes dans le registre du Verbe: " Ici un homme, sans cesse, se remémore / tous les noms des vivants / dès qu'il en oublie un / un autre homme, plus haut situé sur le versant, / l'accueille en sa mémoire ". Car pour Francis Coffinet résister, être présent sont des maîtres mots qui conjurent l'absence. Il n'est pas de fuite, pas d'échappatoire à espérer: chacun doit répondre présent au monde dont il est le passager provisoire. Il écrit: " et pour que nul ne le fuie / on a noué un drame à chacune de ses extrémités. " Alors qui commande à nos actes ? Quel destin est réservé à chacun de nous ? Pas de réponse, mais par le biais de l'interprétation, ne comprend-on pas que nous détenons ce pouvoir de receler le futur, d'admettre que ce n'est pas en ce monde que s'accomplira la promesse, mais ailleurs: " En moi se meuvent des enfants / qui verront le jour en d'autres galaxies ", conclut le poète. Traduire ces poèmes n'était pas travail aisé et Patricia Nolan a choisi de rester proche du texte français. Elle n'a pas cherché à contourner les difficultés et s'en tient à la traduction fidèle d'une écriture volontiers abstraite: donnons à titre d'exemple ce poème: Comme si la mort venait parfois uniquement / pour prendre notre mesure / les quatre éléments / unis dans l'accomplissement de l'ovale qui devient en anglais: As if at times death came solely / to measure us / the four elements / united in the perfection of the oval Il en est de même pour l'ensemble de ces textes soumis à la même volonté de serrer au plus près le texte initial. Avec ce recueil on ne peut qu'avancer des hypothèses de lecture, que ce soit en français ou en anglais, car parfois on touche à l'ésotérisme en raison d'une écriture aux interprétations multiples. Ainsi est exprimé le pouvoir d'une parole qui touche à l'ineffable et est peut-être la manifestation de la poésie la plus pure.
Max Alhau In " La traductière " Revue franco-anglaise de poésie et art visuel Numéro 24 / Juin 2006
Peintre
de la marine, Jean-Jacques Morvan est aussi le poète des grèves
et des vagues de sa terre natale, la Bretagne.
Né à Plouezoc'h, un petit village marin près de Morlaix,
il a su en garder, dans ces poèmes,
l'accent spirituel fait de rudesse et de rêve.
Ecrivain ou représentant de son pays, politique investi de lourdes responsabilités ou journaliste de la presse et de la télévision, Arturo Uslar Pietri (Caracas, 1906-2001) apparaît, au terme de l'une des vies publiques les plus longues de ce siècle (1928-1998), comme l'un des écrivains vénézuéliens les plus généreux et sincères envers leur public.
« Poète en quête du feu primordial, Eric Sivry croit en l'unité originel du Verbe. Frappé par la convergence des mythes, ses recherches ne le pouvaient conduire intuitivement qu'en cette terre d'Armor et d'Argoat qu'il chante aujourd'hui. Bretagne est poésie, assurait déjà Marie de France au XIIe siècle. Quant à lui, au début du XXe, Saint-Pol Roux n'hésitera pas à proclamer : Bretagne est univers. Eric Sivry aujourd'hui le prouve »
Jean Laugier
"Eric Sivry est un poète rare et courageux, on peut dire en marge &endash; et en avant &endash; de ce qui se fait actuellement, dans la petit monde de la Poésie. Alors que les porte-lyre se complaisent toujours aux jeux du bilboquet et des moins divertissants rébus, il prend par le chant, le plain-chant et les grands espaces.
On n'avait plus entendu ce ton-là depuis les romantiques, héritiers des anciens bardes, et c'est rafraîchissante aventure que de l'entendre."
Charles Le Quintrec
« Goélane » : c'est le fruit d'une histoire d'amour éternel - ou d'une éternelle histoire d'amour - entre Karole (Bréhat) et « son » goéland, « son » bel oiseau des mers.
Elle lui a confié la mission de survoler le monde, des fois qu'il découvre sur notre terre un soupçon de bonheur, une goutte de vérité parmi le genre humain : « Goélane, il est temps. Entrouvre tes paupières... Frotte toi aux vivants ».
Goélane déploie ses ailes, Karole prend sa plume pour mieux accompagner son messager. A eux la quête vers l'infini, vers la liberté...
« Goélane » c'est en quelque sorte un livre de bord qui raconte ce voyage au-dessus de nos têtes mais qui renvoie une image bien aride de nos âmes.
A force de mots, avec une énergie insufflée par ses maîtres et pairs, poètes, écrivains, philosophes, (Léo Ferré, Marguerite Yourcenar, Ciceron, Jean Beaufret) Karole Bréhat fait état d'une affligeante réalité que l'actualité de chaque jour ne fait que renforcer.
« Quand les êtres sensés trouveront nécessaire d'enseigner la Beauté à tous leurs congénères, les mots de nos idées n'auront plus de frontières et sauront désarmer les mots partis en guerre », réfléchit-elle.
« Nous les hommes, nous sommes tous séparés. Dans le ciel fraternisent les oiseaux et les loups sur la terre », lui répond en écho Fazil Hüsnü Daglarca, poète turc contemporain.
Encres de Chine, pastels (oeuvres de l'auteur), photos (mains de Léo Ferré, sculptures de Rodin qu'elle affectionne particulièrement) accompagnent les poèmes.
« Goélane » s'apprécie à tête reposée, il est vrai. En échange, si ce livre nous amène à sortir de notre médiocrité, de notre apathie et de notre résignation, il contribuera à la réussite d'une mission accomplie.
Isabelle
CROCHARD
Journaliste
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ATMOSPHERES
avec des illustrations de Brigitte
Morin
D'aucun lieu retentir
Rayé le nacre bleu
Débardé
L'indiscible
ISBN 2-84719-036-8 18,60 euros
CHEMINS
DU TEMPS INTIME
suivi de
Îles
Si proche, si loin. Deux pas les séparent
autant qu'une nuit d'obscur ressentiment.
Il n'est de silence que celui que l'on accepte quand on répugne aux
mots. Mais la servitude du sourire imposteur cache mal la misère.
S'agit-il d'un secret douloureux, d'un lendemain incertain, d'une promesse
que l'on sait perdue parce que déjà morte ?
La liberté elle-même prise au piège de la tyrannie du
silence.
L'eau ensorceleuse se moque du passé, de l'avenir qu'elle ne connaît
pas. Son courant éloigne plus vite qu'il ne rapproche. Les ombres
qui s'y mirent sont les seules images du présent.
Se peut-il que dans le prisme de l'été de fluviale clarté,
à la seconde de la résurrection du jour, ne résonnent
les premiers mots de la vie retrouvée ?
ELOGES & DEDICACES
Prix Orpheus 2007
Format 130 x 200 - 84 pages - 18,60 euros - ISBN 2 84719 044 9
A LARBRE DE MON JARDIN
Il est dans mon jardin un arbre toujours vert
Qui pousse vers le ciel le réseau de ses branches
Comme une image en raccourci de lunivers,
Et sorne avec le temps de glands ou de fleurs blanches.
Mais vers la terre aussi un réseau se retranche
Dans la glaise enfoui de branches à lenvers,
Et cherche à lautre pôle une obscure revanche
Pour refaire au soleil ses fleurs à découvert.
La sève lentement parcourt dun bout à
lautre
Des deux extrémités le long chemin de vie
Comme coule le sang dans ce corps qui est nôtre
Avec elle emportant lespérance assouvie
De refaire, à la fois pour la sienne et la vôtre,
La boucle du retour éternel poursuivie.
*
A LA RIVIéRE DES SOUVENIRS
A la rivière des souvenirs je confie
Mes secrets, et dans leau quelle emporte à la mer
Japerçois les reflets de ce que fut ma vie,
Troublés et confondus par la brise légère.
Cest un petit garçon qui joue au bord
de leau,
Cest le fil de laiguille à la croisée des lèvres,
Cest un soupir damour au milieu des sanglots,
Cest la course à la mort dans les bras de la fièvre.
Mais cest aussi des voix et des chuchotements
Qui montent jusquà moi du fond de la rivière
Et sirisent décume et de balbutiements,
Pour rappeler laccent de ceux qui métaient
chers
Et faire avec le vent revivre les moments
Que loubli a tués dans lesprit et la chair.
André-Laurent Mathécade
Eloges et Dédicaces
Note de lecture de Pascale Moré
La poésie d'André-Laurent Mathécade
est à la fois savante et limpide, archaïque et moderne, attentive
au monde sensible et tournée vers l'au-delà des apparences,
lyrique et mesurée, sensuelle et mystique, marquée par l'instabilité
et en quête de permanence et de vérité.
Une telle richesse, une telle complexité, font du recueil "
Eloges et Dédicaces " une uvre majeure et profondément
originale, ne dévoilant ses secrets qu'à un lecteur scrupuleux.
Plus on écoute avec attention cette musique particulière,
plus on perçoit des thèmes et un langage qui ne sont pas
sans rappeler l'esthétique et la pensée baroques. Quoi de
plus naturel que cette connivence avec les auteurs de cette période
elle aussi vouée à d'incessants changements, à l'instar
de notre monde en pleine mutation, où les repères anciens
sont en train de disparaître ?
L'ouvrage s'ouvre sur un texte aux accents très Rimbaldiens, véritable
hommage au poète Lautréamont. Le clin d'il au texte
" Je te salue, vieil océan ! " est évident, comme
si Mathécade plaçait résolument son uvre sous
le sceau d'une certaine modernité, ou du moins d'un refus des conventions
littéraires (Lautréamont symbolisant la révolte).
Car ne nous y trompons pas : malgré les apparences, l'ouvrage n'est
pas la reprise de formes poétiques et de thèmes éculés.
Le poète foule aux pieds toute mièvrerie, tout conformisme.
Son langage peut devenir vent, ressacs, géants d'écume.
Il est le souffle même de l'avenir, le Temps qui marche, les grandes
forces du Cosmos reliées aux astres, aux mythes, à l'au-delà
de la vie. Ce langage est " une avalanche de vocalises et de signes
" crachant des catarrhes de lumière et d'ombre comme les puissants
hoquets des dieux - des dieux jeunes et oublieux, des dieux rimbaldiens,
des dieux à la face d'anges ricaneurs et iconoclastes, éclaboussés
d'avenir.
Après cette ouverture pour le moins particulière, les textes
du recueil se moulent dans une forme plus rigide, très souvent
le sonnet, mais la pensée demeure infiniment souple, sinueuse,
mystérieuse, presque ésotérique. Curieusement, les
contraintes de la rime, les " gênes exquises " dont parlait
Valéry, sont comme un tremplin pour la pensée, pour l'esprit
en quête de précision, d'exactitude de l'expression, de fidélité
au rendu des sensations, des impressions, des pensées les plus
éphémères, les plus rétives, les plus imperceptibles.
Car la poésie de Mathécade est à la fois sensible,
sensuelle, et " intellectuelle ", cérébrale. Le
ton de certains textes est assez détaché. Il s'agit quasiment
de démonstrations en alexandrins, froides et presque teintées
d'humour, au sens où l'humour est une distanciation, avec des expressions
comme " le commun des Zéphyrs ", et quelques néologismes
dont ne se prive pas A-L Mathécade, qui, fidèle à
l'esthétique baroque, aime jouer sur les mots.. Il lui arrive même
de parler au nom d'un autre poète, ajoutant un voile de plus au
sens de ses textes, peut-être par pudeur, par souci du secret, de
la préservation de son propre secret comme de celui des personnes
aimées : ses textes " cachent et montrent " sa vérité
" comme une étoile ", pour reprendre les termes de Verlaine
lorsqu'il évoquait la poésie .
Ainsi Mathécade prend le relais d'illustres prédécesseurs,
comme le coureur saisit le témoin, et poursuit le chant à
sa façon, écho d'un autre écho - puisque les poètes
d'antan se faisaient l'écho des éléments, dit-il.
Il creuse dans la terre de l'oubli, déterre des poèmes enfouis,
se nourrit de leur chant, et poursuit la mélodie à sa façon,
tout en laissant parfois entendre, en seconde voix, celle de l'artiste
disparu - comme dans une fugue à deux voix de Jean-Sébastien
Bach
André-Laurent Mathécade oscille
entre une poésie de l'instantané et une poésie de
la durée - durée intérieure, personnelle, et durée
universelle. Beaucoup de textes sont des méditations et les images
qui se succèdent ont valeur de symboles (un coucher de soleil,
un arbre dans la neige, une bulle d'eau
). Ces instantanés,
ces visions fugaces, conduisent toujours à des réflexions
sur le mystère de la Vie - celle de l'homme et celle de l'Univers,
celle de l'homme dans l'Univers, le microcosme étant une image
en raccourci du macrocosme. Il ne nous décrit pas l'univers, mais
son regard plonge dans le réseau de ses forces obscures, qu'il
dévoile : sa poésie est un dévoilement permanent,
comme si le poète cherchait sans cesse à percer la vérité
du Cosmos, son secret, l'Ordre caché, la Pierre Philosophale -
retrouvant dans sa démarche même le sens premier du mot "
vérité ", qui est celui de " dévoilement
" (" alèthéia ", que nous traduisons par
" vérité ", signifiait étymologiquement
" sans le voile " " qui ne se cache plus, qui sort du secret
")
Le regard de Mathécade se porte donc bien au-delà des apparences
sensibles, perçoit les grands cycles qui régissent le Temps,
l'entremêlement de la vie et de la mort, l'envers et l'endroit,
ce qui relie le haut et le bas.
Et si le monde n'avait aucun sens ? Et si tout n'était que matière
inerte, vouée à la seule perpétuation de nos imperfections
? Et si le Grand Tout était un " Rien " ? La vérité
de cette grande alchimie qu'est la Vie universelle, de ce creuset où
nous naissons pour mourir, pourrait être ce Rien
Proche en
cela de la sensibilité dite " baroque ", Mathécade
a une conscience aiguë du temps qui passe, de la menace de la mort,
qu'il personnifie : celle-ci avance masquée, brise les rythmes,
éteint les chants : la mort est l'antithèse de l'harmonie
et de la beauté, de l'ordre : elle est le désordre par excellence.
Pas de rêve d'immortalité, donc, mais un regard lucide sur
la putréfaction des choses et des êtres . Et pourtant, les
textes de ce recueil ne sont pas nihilistes et désespérés
: lorsque le poète évoque le Monde, il dit aussi que "
l'amour (y) est vainqueur " ; il voit un " mystérieux
amour // qui s'écoule dans l'arbre au-dessous de l'écorce
". La vie est sous-tendue par " une idée de survivre
", une volonté d'" achever la fable " : chaque jour
est une véritable renaissance, un petit miracle de lumière
et d'espoir. Bien que la vie humaine , semblable à la bulle d'eau
" née d'un savon malpropre ", ait commencé "
au milieu d'un cloaque ", de l'imperfection et du chaos peuvent émerger
la beauté, l'harmonie (la bulle d'eau est " toute ronde "),
des sentiments, des émotions, un désir d'élévation
(" elle s'envole "). Mais toute vie individuelle est fragile,
vouée à la dissolution, " elle éclate en parcelles
infimes ". Vivre et comprendre, ce serait donc rassembler ce qui
est épars, grâce au " Troisième il ",
à cette " goutte d'or " placée au centre du cerveau,
de " la masse encéphale ", cet esprit au sein de la matière
Ainsi
Mathécade porte un regard d'alchimiste sur l'imputrescible esprit
qui survivrait à la dissolution de la matière mortelle dans
le grand charnier universel, et cette idée lui permet de "
trouver au réveil peut-être un peu d'espoir ".
Mais jamais il n'étale son Moi : dans ce recueil tout est modestie,
pudeur, retenue. Le poète y parle parfois au nom d'un autre, reprenant
à son compte la mythologie, reliant les époques entre elles,
traçant une continuité poétique
Il déroule
un fil invisible le rattachant aux poètes et aux hommes de toutes
les époques. Ses phrases épousent l'amplitude de sa pensée,
elles enjambent les vers et même les strophes sans s'attarder à
la rime, passant de vers en vers comme on descendrait un escalier. La
rime produit alors une musique discrète, sobre, une mélodie
en sourdine ; les assonances se multiplient , échos mélodieux,
les diérèses ralentissent le rythme. On croirait une causerie
lentement déroulée, ou bien encore une marche prudente dans
le noir, exploré à tâtons, avec pour appuis les repères
rassurants de la rime. " Éloges et Dédicaces "
n'est donc pas un chant déclamé haut et fort, c'est un doux
récitatif à voix basse, comme avance, calmement, à
pas mesurés, la ligne mélodique d'un prélude de Jean-sébastien
Bach, dont les sinuosités suivent une géométrie secrète
et nous conduisent vers le point d'orgue final.
Ainsi l'uvre de Mathécade résonne comme une interrogation
silencieuse, un cri blanc, un écho venu de l'autre côté
du temps
Et coule encore en nous, longtemps, le murmure d'une voix
accordée aux êtres et aux choses les plus humbles, aux sensations
universelles de la fuite du temps, du regret des êtres chers, de
la nostalgie de l'enfance, comme aux plus hautes questions que s'est posées
l'être humain depuis l'aube de l'humanité.
Le lecteur ne peut que saluer cet ensemble de textes de haute inspiration,
régis par une très forte unité - à la fois
dans le ton et dans la pensée - et l'on comprend le choix unanime
des membres du jury du Prix de Poésie qui lui a été
décerné.
Pascale Moré, le 6 juillet 2008
Land to light on
Une terre où se poser
Traduction de
Nadia D'Amelio
Format 130 x 200 - 150 pages - 18,60 euros - ISBN 2 84719 056-2
I have been losing roads
Out here I am like someone without a sheet
without a branch but not even safe as the sea,
without the relief of the sky or good graces of a door.
If I am peaceful in this discomfort, is not peace,
is getting used to harm. Is giving up, or misplacing
surfaces, the seam in grain, so standing
in a doorway I cannot summon up the yard,
familiar broken chair or rag of cloth on a blowing line,
I cannot smell smoke, something burning in a pit,
or gather air from far off or hear anyone calling.
The doorway cannot bell a sound, cannot repeat
what is outside. My eyes is not a mirror.
Les chemins que je perds
Ici bien loin je suis comme un être sans drap
sans branche, pas même sûre de la mer,
sans la douceur du ciel ni les bonnes grâces d'une porte.
Si je suis paisible en ce mal-être, ce n'est pas la paix,
c'est l'habitude de la douleur. C'est la fuite, la méprise
des étendues, l'éraflure dans la veine, ainsi debout
à la porte je ne peux faire surgir le jardin,
la chaise bancale ou le chiffon sur le fil au vent,
je ne peux sentir la fumée, ce qui brûle dans un trou,
ni respirer l'air venu du loin ni entendre quelque appel.
La porte ne peut tinter ni répéter
le dehors. Mes yeux ne sont pas miroir.
Dionne Brand
Poète et romancière Canadienne Afro-Caribéenne, Dionne Brand est une exilée qui a fait une force de son vécu constellé de multiples déplacements/décentrements. De descendance africaine, son histoire culturelle et linguistique a été tronquée par la déportation de ses ancêtres dAfrique vers le Nouveau Monde. Sa vie dans les Caraïbes porte la marque du traumatisme infligé par le colonialisme, à savoir les bouleversements linguistiques, culturels, psychologiques dont elle traite souvent dans ses poèmes et romans. Au Canada, bien quelle se soit heurtée au racisme et au rejet, elle sest forgé la réputation dun auteur multiculturel multifacette qui laisse une marque indélébile sur la mosaïque culturelle dans laquelle elle sinscrit.
Land to Light On / Une Terre où
se poser
La poétesse livre ici ses sentiments les plus intimes à
son arrivée au Canada et plus tard, lorsquelle y a trouvé
ses marques. Déportée dans ce vaste pays de glace et de
froid, elle ne recueille pas laccueil quelle avait peut-être
espéré, dit ne pas mener la vie « ample » quelle
aurait voulu avoir à la poursuite de son rêve de «
révolution ». Stupeur devant la cruauté de certains,profonde
solitude et frayeur à chaque bruit de pas, aliénation de
sa terre natale et de ses parents, nostalgie douloureuse de son passé
caribéen, de son enfance autour de laquelle gravitaient des femmes,
ses tantes notamment, dont elle garde un souvenir plein daffection
et qui nourrissaient leur propres rêves dévasion ou
de bonheur immédiat. Évocation dun discours politique
sur les révolutionnaires des anciennes colonies et le rapport inégal
et injuste de ces pays au monde riche. La femmes en tant que telles occupent
dans ces poèmes, parfois prose poétique, une place prépondérante
: Dionne Brand rend un hommage empreint de beaucoup damour à
celles qui souffrent toutes les guerres en silence et incarnent tous les
espoirs déçus.
Commande
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Pascale Moré
Leçons
du
silence
Au pied du grand hêtre impassible
paroles vaines
Figure de proue sur la mer des fougères
il accueille le vent
Pierre de lune tournoyant dans le bleu
un vautour
maître du silence
Le chant des grillons verse le soleil
dans le dédale de mes veines
La chair quitte les os
Je ne suis rien
sinon lumière
Format 150 x 200 - 72 pages - 18,60 euros - ISBN 2-84719-057-0
Réflexions sur la poésie
(Conférence prononcée à l'occasion de la parution de l'ouvrage)
.
Le terme poésie vient du mot grec " poïein
", signifiant " faire, créer ", qui se différencie
radicalement d'un autre verbe, " pratteïn ", dont le sens est
aussi " faire ", mais faire des affaires, des choses tangibles, pratiques,
directement utiles, visibles.
Non que la poésie soit inutile , mais elle est d'une autre utilité
; elle est, quant à elle, du domaine de l'invisible
c'est-à-dire
- risquons-le - de l'essentiel, comme le disait Saint-Exupéry dans le
Petit Prince : " L'essentiel est ce qui est invisible "
Or aujourd'hui, dans cette société où tout doit servir
à quelque chose, où tout doit être " rentable ",
économiquement rentable, les poètes sont nécessairement
des intrus, des gens inutiles, de doux rêveurs - je dirais plutôt,
pour ma part, de dangereux rêveurs
car l'acte d'écrire de
la poésie, le fait même de vivre en état de poésie
(état que je tenterai de définir ultérieurement), sont
en eux-mêmes subversifs ; subversifs parce que non conventionnels, hors
normes, échappant à toute emprise d'ordre idéologique,
à toute forme de domination sur les consciences.
Ainsi la poésie est bien, avant tout, liberté : non seulement
elle libère, mais elle est libre ou elle n'est pas. Elle est d'un autre
ordre que celui dans lequel nos sociétés de type occidental veulent
nous enfermer. Elle nous renvoie à nous-même, à l'ordre
du monde, à la beauté du monde, à notre place dans ce monde,
au sens de la vie et de la mort, au temps et à l'éternité.
Dans cette civilisation où tout devient objet de consommation - même
l'Art - où l'être humain, assailli de toutes parts par des besoins
qu'on lui a créés de toutes pièces, dans un espace de bruit,
de désordre, de fureur, où la satisfaction de nos désirs
nous renvoie le triste miroir de notre finitude, être poète peut
sembler une gageure, un luxe inutile, voire une folie.
C'est un acte de liberté.
Et aujourd'hui, en cet instant suspendu au-dessus du temps que nous avons choisi
de consacrer à la poésie, nous sommes au cur même
de sa définition : ce " faire " (poïein) dans lequel nous
sommes a lieu malgré nos obligations (étymologiquement : "
ce qui nous attache "), malgré nos incontournables tâches
matérielles, en dépit de la routine dans laquelle nous sommes
enchaînés . De cette échappée hors de notre quotidien
vers cet espace de lumière et d'ombre, nous reviendrons, je l'espère,
les bras chargés de bruyère et de chants d'oiseaux, d'aurores
et d'ardeurs nouvelles - ardeur à vivre, à voir, à écouter
le monde, les autres, son propre cur, le silence du monde, son propre
silence
C'est cette notion même que j'ai choisi d'utiliser pour le titre de mon
dernier recueil : " Leçons du Silence " .
Loin de moi l'idée de vouloir donner des leçons ! C'est le Silence
qui m'en a donné, qui peut nous en donner à tous . De quel silence
s'agit-il ? En quoi peut-il être bénéfique ?
Dans notre monde assailli par tant de bruits parasites, dans notre civilisation
où l'on parle tant, où l'on entend sans cesse des flots de paroles
dans le meilleur des cas sans intérêt, et dans le pire dangereusement
manipulatrices , des flots de musiques simplement entendues, subies, dénaturées
par le lieu dans lequel on les égrène, l'être humain a besoin
de se retrouver avec lui-même dans le Silence du monde, à l'écoute
de ce silence,et de son propre silence intérieur.
Silence de la nature, qui n'est pas silence absolu, total, mais une musique
, une harmonie de formes, de couleurs et de sons (" kosmos " signifiait
" ordre du monde ", mais aussi " parure, ornement ", pour
les anciens Grecs, qui associaient spontanément la beauté à
l'ordre de l'univers). Et Baudelaire ne disait-il pas que, dans cette Nature
qui est
"
un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles " ,
(
)
" Les parfums, les couleurs et les sons se répondent " ?
Lorsque nous sommes à l'écoute du monde, nous nous décentrons
de notre Moi, mais pour mieux nous retrouver - pour entrer en contact avec la
part de nous-même qui échappe aux vicissitudes du temps, aux contingences
de toutes sortes, et que nous avons parfois bien du mal à saisir vraiment,
cet espace secret, ce secret qui est le nôtre, qui échappe à
toute tentative d'élucidation purement mentale
Comme une bête
rétive et sauvage, elle nous fuit sans cesse, n'accordant de timides
et subtiles approches qu'à la poésie précisément.
J'entends par poésie pas uniquement l'acte d'écrire, mais une
disposition d'esprit - et de cur, surtout de cur - qui nous met
en relation avec notre secret intime, avec ce qui ne peut être exprimé
par le langage de tous les jours, que j'appellerai langage " profane "
- au sens étymologique de " qui reste à l'entrée du
Temple, de l'espace sacré ". Car la poésie est la clef qui
nous ouvre les portes du " sacré ", qui nous permet de sortir
du temps profane, avec nos désirs, nos soucis, nos calculs, nos angoisses,
pour entrer dans le temps sacré.
En écoutant le monde, en écoutant aussi la voix secrète
de son être, (et souvent elle se met à parler quand on est à
l'écoute du monde) on se purifie. Ecouter, c'est aussi voir bien entendu.
Entrer en état de poésie, par la création littéraire,
par le simple fait d'être à l'écoute du monde, ou par la
lecture d'un poème, c'est se purifier. C'est se nettoyer de ses désirs,
de certaines pensées obsédantes, de ses espoirs et de ses rêves
Car nous sommes alors dans l'instant présent.
Parfois ce silence est immense, absolu, " éternel
", comme disait le philosophe Pascal (" Le silence éternel
de ces espaces infinis m'effraie ")
C'est alors le Silence de l'univers,
des grands espaces interstellaires
C'est le signe de notre fragilité,
de notre solitude essentielle, celle de tout homme , face à son destin,
face à la mort.
La Poésie nous met aussi à l'écoute de ce silence-là,
de cette voix cosmique, sauvage, tragique, que l'on perçoit en sourdine
derrière le chant des oiseaux, derrière le murmure de la mer,
derrière les pages de notre vie, tournées une à une
Alors la Beauté du monde nous renvoie au mystère de la Vie elle-même,
au sens de l'existence humaine, à cette béance sans nom, à
ce silence inouï qui tombe des étoiles
La poésie peut nous permettre de combler ce besoin de spiritualité,
que tout homme, à un moment donné de sa vie, ressent.
Spiritualité n'a pour moi rien à voir avec croyance, dogme ou
système . Chaque fois que la poésie est l'expression d'un dogme,
qu'il soit religieux ou politique, elle perd sa raison d'être, elle n'est
plus qu'un moyen au service d'une fin. Alors qu'elle doit être une fin
en elle-même, absolument gratuite, dénuée de toute fonction
d'utilité directe, de même que l'être humain doit être
une fin en lui-même. Ce qui la rend absolument libre. Et c'est en cela
qu'elle est spiritualité, parce que spiritualité est, par essence,
liberté : corps et pensée ne font plus qu'un ; nous devenons rameaux
de sève et de lumière ployant légèrement sous le
vent, parcelle de l'univers, conscients, l'espace d'un éclair, de l'évidence
de l'être, traversés par la brûlure de la lucidité,
" la blessure la plus rapprochée du soleil ", disait René
Char. Et en même temps traversés par le mystère
Loin de toute contingence, de toute attache, de toute pesanteur, le souffle
du monde nous traverse, nous respirons le monde (spiritualité vient de
spiritus, le souffle), au point que la frontière entre intérieur
et extérieur en arrive à s'effacer. Nous devenons " poreux
à toutes les eaux du monde ", selon la très belle expression
d'Aimé Césaire. Lorsque l'on est en état de poésie,
le monde et soi-même ne font qu'un. Il n'y a plus de limites. Notre centre
est partout et notre circonférence nulle part, pourrait-on dire en plagiant
le philosophe Pascal lorsqu'il tentait de définir Dieu. Les seules limites
sont celles du langage, des mots : comment faire partager cette expérience
de l'illimité, de l'incommensurable, par le biais de ce qui est limité,
réducteur ?
Je n'ai pas l'intention de faire un exposé sur l'histoire du langage
poétique. Simplement rappeler que, dès l'origine, le poète
est considéré comme celui qui peut attirer à lui, par le
pouvoir de son chant, les êtres qui l'écoutent. Et l'on songe à
Orphée évidemment .Ce pouvoir d'incantation, de charme (au sens
premier ..), presque d'envoûtement, est dû à la qualité
de son chant. La poésie est bien un chant, une musique qui entraîne
à soi, comme celle du sorcier de la tribu
Bien qu'il y ait d'autres conceptions sur le sujet, je pense quant à
moi qu'écrire de la poésie, c'est créer, au creux du langage,
le rythme et les sons qui vont envoûter, entraîner, captiver, comme
la voix des Sirènes ou la lyre d'Orphée
Les latins et les Grecs ignoraient la rime, ils privilégiaient le rythme,
les accents toniques, comme autant de mesures d'un morceau de musique. Les "
Modernes ", au 16ème siècle, ont inventé la rime,
les assonances . Le poète devait couler ses phrases dans ce moule, les
assujettir à des règles, pour que sa parole se transmue en chant.
En réalité nous savons bien que cela ne suffit pas : le véritable
chant vient d'ailleurs, vient du souffle, du plus profond de l'être. Il
ne vient pas de l'élégance d'une écriture, mais de la transparence
d'une vie. Et c'est en cela que la poésie est bien autre chose qu'une
simple écriture ; qu'elle est un silence plus qu'une parole. Et cependant
elle passe par le langage. Toute la difficulté est de faire entendre
ce silence à l'intérieur du langage.
C'est avec Rimbaud que les règles d'écriture vont voler en éclats.
Ce dernier ne va retenir que l'essentiel - le souffle du cur, de l'être
tout entier, et qui échappe aux règles de la prosodie.
Tout au long du xxème siècle, les poètes suivent les traces
de Rimbaud, à la recherche d'une parole pure débarrassée
des scories du langage ordinaire, ou conventionnel. Il fallait, selon Mallarmé,
" donner un sens plus pur aux mots de la tribu ", " créer
un langage dans le langage ", comme disait Paul Valéry.
Cette quête de l'essentiel, du diamant verbal, a trouvé son paroxysme
avec René Char, en particulier dans ses aphorismes.
Mais cette façon d'aborder la poésie, par le biais du langage,
est, avons -nous dit, insuffisante : la poésie est autre chose. C'est
une façon d'être au monde, c'est la recherche d'une sagesse, une
ascèse, un besoin de plénitude et de pleine conscience de la vie,
du temps qui passe ; une clarté.
Ce n'est pas un processus purement mental, au contraire. Elle découle
d'une expérience du monde , d'une conscience aiguë d'exister, qui
blesse. Ce peut être une joie qui blesse, un étonnement, un émerveillement,
un doute, une révolte, une angoisse. A chaque fois le temps s'arrête,
le miroir se brise
A chaque fois l'expérience subit une transmutation .
Et cela peut naître de choses toute simples : une nuance particulière
de la lumière dans une pièce vide, un souffle tiède chargé
d'odeurs d'enfance, le timbre d'une voix familière, comme soudain habitée
par le destin ; l'ombre insolite de tel objet quotidien sur le mur, le crépitement
d'une pluie d'orage sur les feuilles du jardin
tout ce que trop peu s'attardent
à regarder, à entendre, à sentir, avec tous leurs sens,
toute leur conscience, toute leur mémoire. Car la poésie est avant
tout conscience aiguë du temps qui passe, équilibre fugace et bienheureux
sur les courbes du Devenir, au cur de la Durée sans limites, hors
du temps et de l'espace, en une sorte de temple intérieur à l'entrée
duquel nous mènent toujours nos pas dès lors qu'on entre en terre
de poésie.
Je viens d'essayer de vous faire partager mon expérience
de poète, celle qui a présidé à la naissance de
mes poèmes, mais c'est de toute façon le langage poétique
qui est le plus apte à l'évoquer, et il serait préférable
sans doute de se plonger maintenant dans les textes.
Quant à leur autre dimension, quant à ce qui est désormais
objectivable, ce qui fait de mes poèmes des choses - ou des êtres
à part entière - dont l'existence m'échappe, comportant
une architecture sonore, rythmique, des réseaux de significations décelables
à l'analyse, dont certains sont voulus par l'auteur, d'autres inconscients
(la poésie et l'uvre d'art étant le lieu où conscient
et inconscient s'entremêlent sans cesse), quant à cet aspect-là,
donc, je pense que c'est aux lecteurs, plutôt qu'à moi-même,
qu'il revient de l'analyser. Même si cette analyse peut provoquer chez
l'auteur des prises de conscience salutaires, son uvre étant un
miroir de lui-même. Un miroir qui lui renvoie non l'image de son être
superficiel, de ses expériences vécues au fil des jours, mais
l'image de son être profond, échappant aux vicissitudes de la vie,
et en même temps s'en nourrissant - comme un arbre à l'envers dont
les racines célestes s'abreuveraient de l'expérience de chaque
jour pour irradier la sève, la lumière, vers les rameaux souterrains.
La parole poétique est le moment où un renversement va s'opérer
(" Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ", disait Hermès
Trismégiste), où l'Arbre va se retourner, où ses branches
vont accéder à la lumière, chanter dans la lumière,
après avoir puisé dans les profondeurs de l'être ce qui
relie cet être au grand Tout, aux dieux, à la Nature, au Tragique
de l'existence (l'être humain étant un être voué à
la mort), au lieu des grandes questions existentielles. L'état de poésie,
ce qui fait qu'en nous va se lever le vent, et que par la vertu de cet appel
on va tenter de dire, tenter de chanter, est donc très proche de l'expérience
du sacré, et de la spiritualité à laquelle je suis maintes
fois revenue au cours de cet exposé.
Mais - et ce sera ma conclusion - ne nous laissons pas entraîner par le
fleuve des mots, qui risque de nous emporter à côté de l'essentiel,
ce fleuve qui risque de déborder de son lit , c'est-à-dire du
lit de l'expérience poétique du monde ; de la vérité
de cette expérience ; de la justesse non seulement des mots qui veulent
la révéler, mais de nos actes eux-mêmes ; de cet équilibre
fragile que recherche celui qui s'adonne à cet Art qui est l'Art même
de la vie, son Grand uvre, et qui est toujours au-delà, entre deux,
à cet instant fugace où va se briser la vague au sommet de sa
splendeur, entre le jaillissement de l'oiseau et l'extase de son vol, entre
le cheval qui touche la mort et son rêve éveillé, entre
le dernier regard et l'abîme, dans cette région de silence où,
bien au-delà de la métaphore, chacun cherche à tâtons
sa vérité, le sens de sa vie, la paix lumineuse, les yeux rivés
à sa chair, à sa conscience, à chaque jour qui passe, tandis
que sur l'horizon de feu, brille le vase de cristal que la brisure de notre
vie n'atteindra pas.
Que mes auditeurs n'interprètent surtout pas mes propos comme une apologie,
ou une célébration de mes propres textes : il ne s'agit que de
l'expression de convictions intimes, de conceptions personnelles, d'un idéal
vers lequel tendre, en même temps qu'un effort pour essayer de traduire
ce que l'exercice de la poésie m'a permis d'appréhender.
Car la Poésie a empli ma vie, l'a illuminée et continue de le
faire, comme un petit miracle : la poésie en tant qu'état intérieur,
surtout, et donc en tant que travail sur moi-même, mais aussi la poésie
comme travail d'écriture. Cette production, dont une partie est restée
inédite, a jalonné mon parcours comme autant de balises m'aidant
à tracer mon chemin, à me retrouver; ou comme autant de signes
laissés de mon passage sur terre - traces légères sur le
sable, symboles dessinés sur l'écorce des arbres voués
aux siècles, souffle, murmure dans l'harmonie universelle, si peu de
choses
mais une petite lueur quand même dans les ténèbres,un
minuscule fanal vacillant dans la nuit, pour les autres, mes frères d'existence,
à qui j'offre en partage ces chants, éclos tout au fond de mon
Silence.
Pascale Moré, le 18 juin 2008