L’Herne Chomsky,
Cahier dirigé par Jean Bricmont et Julie Franck,

éditions de l’Herne, 2007, 21 x 27, 356 p. ISBN 978-2-85197-145-8, 39 euros

N. Chomsky / J. Bricmont,
Raison contre pouvoir, le pari de Pascal
, éditions de l’Herne, 2009, 11 x 16,5, 173 p. ISBN 978-2-85197-907-0, 11, 50 euros

Christiane Notari,
Chomsky et l’ordinateur, Approche critique d’une théorie linguistique,
Presses Universitaires du Mirail, 13 x 22, 253 p., ISBN 978-2-81077-0080-6, 24 euros

 

Les linguistes, de quelque bord qu’ils soient, soulèvent inlassablement des questions fondamentales : que savons-nous de la pensée, de la mémoire, de l’origine du langage et des langues, des mots et de la phrase, du discours et de la communication, comment choisissons-nous nos actes, etc. Le célèbre linguiste américain, Noam Chomsky, n’échappe pas à la règle ; il est même un de ceux qui l’illustrent le mieux. fils d’un des plus renommés grammairiens de l’hébreu, il s’est trouvé plongé dès son enfance dans l’infini du commentaire biblique, remplacé plus tard, à l’âge adulte, par l’infini du commentaire linguistique.
En 2007, les éditions de l’Herne avaient consacré un de leurs Cahiers à Noam Chomsky, dont l’objectif était de présenter, selon Jean Bricmont et Julie Franck, dans leur introduction : Chomsky, la France, la raison et le pouvoir : «  une vision d’ensemble de la pensée de Chomsky au public français, et de rendre hommage à l’importance de son œuvre en illustrant certaines de ses multiples répercussions dans des domaines aussi variés que la linguistique théorique, l’étude du développement normal et pathologique du langage, la philosophie de l’esprit et les neurosciences cognitives, l’analyse de l’idéologie et du pouvoir, des médias et de la politique étrangère des États-Unis, la liberté d’expression, l’éducation, l’éthique et l’action politique. Une trentaine d’auteurs internationaux issus de disciplines différentes ont contribué à élaborer ce recueil qui reflète l’impact de gigantesques du travail de Chomsky à travers le monde, et à travers les thématiques. » p. 11.
En 2009, ces mêmes Editions faisaient paraître dans les Carnets, cette fois, un entretien entre Noam Chomsky et Jean Bricmon, Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, où il est principalement question de l’anarchisme tel que le conçoit l’émérite linguiste.
Cette même année, les Presses Universitaires du Mirail ont publié, une étude de Christiane Notarie, Chomsky et l’ordinateur, approche éthique d’une théorie linguistique.
Signalons enfin que Noam Chomsky a accordé, en juin 2009, à deux doctorants de Montpellier : Arnaud Richard et Stéphane Riou, missionnés par la MSH-M et le service des Relations Internationales de l’université Paul-Valéry Montpellier 3, un entretien exclusif de 35 minutes sur de nombreux sujets d’actualités concernant les Droits de l’Homme dans de nombreux pays, la mondialisation ou encore sur la notion de réfugié environnemental.
On peut donc voir qu’à ses talents de linguiste et d’ardent chercheur des Origines et de la Vérité, Noam Chomsky ajoute ceux d’un penseur, d’un tribun, sévère critique du monde comme il va, à l’instar de ces anciens prophètes redresseurs de torts et annonceurs d’apocalypses.

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Les Cahiers de Herne s’ouvrent sur des Fragments autobiographiques sous la forme d’un entretien avec David Barsamian (p. 29-31) qui précède un autre entretien avec Jean Bricmont : Sur la nature humaine, le changement social et la science (p. 32 -58), et ce n’est qu’à la page 61 que l’on aborde enfin les questions de linguistique jusqu’à la page 178, le reste de l’ouvrage étant consacré à des études sur Les sciences cognitives et la philosophie de l’esprit (p. 181 - 215) et Chomsky et l’intelligentsia (p. 219-356).
Les articles traitant des apports de Chomsky à la linguistique sont dans l’ensemble fort bien documentés et assez faciles d’accès, si l’on ne tient pas compte des maladresses des traducteurs de l’hébreu ou de l’anglais qu’une correction plus soigneuse aurait pu éviter.
C’est ainsi que, chapitre après chapitre, on suit, pas à pas, les étapes de la pensée du linguiste :
Cédric Boeckx et Norbert Hornstein décrivent dans Les différents objectifs de la linguistique théorique (p. 61-77) les trois phases qui ponctuent l’avancée des recherches du linguiste : la phase combinatoire avec Structures syntaxiques (1957), la face cognitive avec Aspect d’une théorie de la syntaxe (1965), et Lecture sur le gouvernement et le liage (1981) et la dernière phase dite minimaliste avec Programme minimaliste (1995).
Les contributions suivantes reviendront sur ces distinctions de phase en les développant de divers points de vue et dans des contextes différents.
Tanya Reinhart introduit son étude sur : Les structures mentales et la langue : la théorie du langage de Chomsky (p. 78-93) par ces lignes :
« Les philosophes empiristes comme Locke ou Hume postulaient que l’être humain arrive au monde comme une table rase, et que l’expérience grave ces signes sur cette table. Ainsi, la connaissance d’un homme serait la somme des expériences de sa vie. Les rationalistes, et particulièrement Descartes (sur lequel Chomsky se concentre dans son livre La linguistique cartésienne), avançaient qu’il est impossible de réduire le savoir humain à la seule somme de ses expériences.
Pour expliquer comment traduire l’expérience en connaissance, il faut admettre des structures et concepts innés dans lesquelles s’inscrit l’expérience. À partir de ces notions se dégagent différentes conjectures sur la nature humaine. Selon la vision rationaliste, il existe des différences fondamentales entre l’être humain et l’animal. Alors que les empiristes considèrent que l’être humain arrive au monde équipé seulement de ses capacités à apprendre à partir de l’expérience, ce qu’il partage avec tous les animaux, les concepts innées que posent les rationalistes définissent l’être humain comme un organisme particulier, distinct des autres formes de vie. » (p. 78)
Cette distinction entre empirisme et rationalisme, si importante pour situer la théorie du langage de Chomsky, Tanya Reinhart en analyse en quelques lignes les différents aspects :
1. Si les sciences adoptèrent le courant empiriste jusqu’au XXe siècle, c’est qu’il leur est apparu plus scientifique, car il ne présuppose que des notions et des phénomènes visibles et mesurables, alors que le rationalisme, avec ses concepts mentalistes innés leur paraissait trop vague. D’autre part l’empirisme, en ne s’intéressant qu’aux phénomènes physiques observables, séparait plus facilement la science de la religion à laquelle il laissait les choses de l’âme. Enfin, la conception empiriste de la table rase s’accordait avec la conception libérale classique : dénués de tout à la naissance, les êtres humains décident individuellement de leur destin, ce qu’illustre l’exemple du cordonnier devenu président de la république.
Jusque dans les années 50, on voit l’empirisme se manifester en psychologie avec le courant béhavioriste et les travaux de Skinner pour qui le comportement humain est un système de réflexes conditionnés où la connaissance langagière se développe à partir de combinaisons acquises par l’expérience, et qui s’étendent par analogie.
2. C’est à cette conception de l’acquisition du langage que s’attaque Chomsky pour qui il n’existe pas de moyens pour décrire la connaissance langagière sans supposer qu’il y ait au départ un système abstrait de règles pour la production de phrases, un système computationnel de règles formatrices, une grammaire.
La réponse de Chomsky à l’empirisme des années 50 se situait donc dans l’esprit rationaliste : la faculté langagière doit être un savoir inné et non une connaissance acquise en société. La structure du langage, ce système computationnel abstrait, est inscrite dès la naissance chez tout locuteur d’une langue, qui projettera son expérience, à savoir la formation langagière à laquelle il est exposé, sur ces fondements préexistants. On nommera la structure innée et abstraite du langage grammaire, et celle-ci, à l’instar des autres caractéristiques génétiques de l’espèce humaine, est universelle, ce qui ne l’empêche pas de donner lieu à ces réalisations contrastées que sont les langues humaines.
La contribution de Jean-Yves Pollock : La grammaire générative et le programme minimaliste (p. 94-119), analyse à son tour, en profondeur et avec de nombreuses exemples l’itinéraire de Chomsky à l’intérieur de ce nouveau champ interdisciplinaire où depuis 1955 la linguistique s’est trouvée intégrée aux sciences cognitives naissantes, et qui se trouverait défini par les quatre questions suivantes :
1. Comment caractériser le savoir linguistique des locuteurs, leur L(angue) I(nterne) ?
2. Comment LI se développe-t-elle chez les locuteurs ?
3. Comment LI est-ou elle mise en œuvre dans la pratique des locuteurs, leur performance ?
4. Quels sont les mécanismes physiques et neurologiques sur lesquels reposent LI et sa mise en œuvre ?
Ce savoir linguistique fait l’objet de l’étude de Marc-Ariel Friedemann et Tal Siloni : Savoir inné et variation linguistique (p. 120-128) où l’on s’interroge sur les processus d’acquisition de la langue maternelle et sur les caractéristiques particulières du langage humain qui ont amené Chomsky à argumenter en faveur d’une disposition langagière propre à l’espèce est donc innée. « Ce qu’on associe communément au terme de tournant Chomskyen ou génératif, écrivent-ils, correspond à un changement d’intérêt au sein de la linguistique moderne ; de l’étude des langues ou du langage en soi à l’étude du langage comme un moyen, une base empirique pour examiner la faculté du langage dont sont dotés les êtres humains. Noam Chomsky a suscité ce revirement majeur dans les années 50 en avançant que l’être humain doit être pourvu d’une prédisposition mentale qui détermine les propriétés fondamentales des langues humaines et qui guide le processus d’acquisition du langage. La faculté du langage est ainsi devenue le centre d’intérêt de différentes variétés de la linguistique moderne. » (p. 120) Ce qu’illustrent et complètent fort utilement les trois contributions suivantes : L’acquisition de la langue et la faculté de langage de Luigi Rizzi (p. 147-157), Grammaire universelle et trouble spécifique du langage de Celia Jakubowicz (p. 158-168) et La syntaxe générative dans le cerveau de Yosef Grodzinsky (p. 169-178).

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La théorie linguistique Chomskyenne n’a jamais été très favorablement reçue en France. À preuve l’ouvrage que vient de faire paraître Christiane Notari, Chomsky et l’ordinateur, approche critique d’une théorie linguistique, aux éditions des Presses Universitaires du Mirail. Docteur ès lettres en linguistique cognitive (section anglais) Christiane Notari, actuellement cadre commercial dans l’industrie spatiale, ne s’embarrasse pas trop de circonvolutions universitaires. À force d’exemples, de répétitions pédagogiques, de confrontations avec les autres théories existantes en linguistique cognitive, d’arguments tirés de différentes disciplines (mathématiques, philosophie, linguistique, psychologie, neurosciences, etc.) de nombreuses et longues citations ainsi que de tableaux récapitulatifs, elle va droit au but qui est de prouver que la théorie de Chomsky, basée sur l’idée d’une cognition modulaire, conférée par des «organes-logiciels » innés et inconscients, impliquant l’existence prédéterminée de connaissances qui se développeraient sans effort à la manière d’organes physiques, relève plus de la science-fiction que de la science.
Elle démonte systématiquement tous les rouages de cette théorie selon laquelle l’homme serait doté d’un « organe du langage », d’une «grammaire universelle », sorte de mécanisme algorithmique qui lui permettrait d’apprendre sans effort sa langue maternelle et d’en produire très vite des phrases bien formées.
Depuis plus de 50 ans, écrit-elle, le greffon de Chomsky ne prend pas. L’automate mathématique puis le « logiciel » syntaxique (grammaire universelle), organe parfait, « implanté » dans le cerveau biologique procédant d’une évolution bricoleuse, sont des curiosités anatomiques peu compatibles avec la phylogenèse de l’espèce.
Chomsky ne fait pas de théorie de la connaissance, il fait de l’intelligence artificielle. Or nous savons parfaitement comment fonctionne un ordinateur, puisque c’est un artefact, alors que nous sommes encore loin de comprendre comment fonctionne le cerveau humain. La métaphore de l’ordinateur est une mauvaise métaphore, déconnectée de toute base empirique, qui n’apporte rien de nouveau sur la nature de la connaissance et du langage humain. (p. 227)
Il est vrai que nos connaissances actuelles sur le fonctionnement du cerveau et celui du langage ne sont guère assurées, mais il faut reconnaître que ce sujet, et celui de la linguistique théorique en général, qui ont donné et continuent de donner lieu à d’infinis développements le plus souvent parfaitement gratuits et sans la moindre retombée positive sur l’enseignement des langues au jour le jour, mettent en branle un exercice de la pensée pour la pensée dont on ne peut s’empêcher de dire qu’il doit, à n’en pas douter, procurer, comme autrefois les fameuses diatribes sur le sexe des anges, une certaine jouissance intellectuelle pour être aussi universellement pratiqué.

Frédéric Lamotte