Charles Darwin
Journal de bord du voyage du Beagle [1831-1836]traduction par Christiane Bernard et Marie-Thérèse Blanchon coordination de Michel Prum précédé de Un voilier nommé désir de Patrick Tort avec la collaboration de Claude Rouquette éditions Slatkine, Genève 2011, 622 pages, ISBN 978 2 05 102266 8 143 €.
C'est en 1933 que la petite-fille de Charles Darwin, Nora Barlow, réunit en un volume les 18 petits carnets dans lesquels son grand-père avait consigné au crayon les premiers jets de ses observations et de ses impressions au cours des cinq années (1831-1836) de son voyage sur le Beagle. (1). « Ces petits calepins l'accompagnaient constamment dans les expéditions à l'intérieur des terres ; leurs couvertures défraîchies et les entrées brèves font naître le sentiment très vif de la réalité de ces voyages lointains d'il y a cent ans. », écrit-elle dans sa préface. Il aura donc fallu attendre près d'un siècle pour que ces notes hâtives du plus grand intérêt voient le jour pour elles-mêmes et non comme la matrice du fameux voyage d'un naturaliste autour du monde (2) qui avait paru en 1839 ; et attendre encore près de trois quarts de siècle pour en avoir enfin une traduction en français. C'est chose faite avec la belle édition qu'en donnent Patrick Tort et Claude Rouquette. La remarquable étude qui introduit les textes du Journal de bord nous fait revivre l'atmosphère de l'époque grâce à une description minutieuse des événements, des hommes et des choses. Tous les protagonistes de l'expédition ont droit non seulement et systématiquement aux dates de naissance et de décès, mais aussi à une biographie détaillée qui permet de mieux comprendre comment une telle opération a pu être organisée et menée à bien. Charles Darwin, âgé d'un peu plus de 22 ans en 1831, fraîchement diplômé de Cambridge, se voit offrir par son cher et respecté maître et ami, John Stevens Henslow (1796-1861) qui l'avait converti à la géologie, le poste de naturaliste sur un vaisseau, le Beagle, commandé par le capitaine Fitz Roy (1805-1865) et équipé à des fins scientifiques avec pour mission le relevé de la côte méridionale de la Terre de Feu, la visite de nombreuses îles de la mer du sud, puis le retour par l'archipel indien. Les plus petits détails du recrutement de Darwin (correspondance, rapports d'entre-vue et de négociations, caractère des protagonistes, etc.) nous font revivre les émotions de l'époque, que ce soit: – l'attitude du père de Darwin qui avait d'abord refusé son autorisation, pour finir par se laisser convaincre que ce voyage inespéré ne pouvait qu'aider son jeune fils à s'établir dans le domaine dont il avait fait choix, celui de la géologie et de la paléontologie. – la sympathie profonde qui lia tout de suite le capitaine et le jeune chercheur ; puis les inévitables confrontations au cours de ce très long voyage dans la cabine qu'ils partageaient. – la minutieuse description du navire et des membres de l'équipage, bref, tout ce travail de chartiste qui occupe plus de 150 pages si l'on compte les annexes fort utiles, comme l'annexe 2 (pp. 89-128) qui donne la chronologie abrégée (mais illustrée de nombreuses cartes) du voyage, ce qui est pratiquement indispensable puisque le texte du Journal de bord en est dépourvu et n'a pas de titres courants qui datent l'année en cours. Commencée le lundi 24 octobre 1831 à Plymouth, la notation par Darwin, sur ces petits carnets, des moindres événements ainsi que des observations et des méditations sur l'arrangement logique du merveilleux spectacle que lui offrait une nature exotique, s'achèvera cinq ans plus tard, le dimanche 2 octobre 1836 à Falmouth. Mais la navigation était assez souvent entrecoupée d'expéditions terrestres: au Cap-Vert, au Brésil, en Uruguay, en Argentine, au Chili continental et en Terre de Feu, en Australie, au cap de Bonne-Espérance, et jusqu'aux Açores. L'écriture rapide au crayon est souvent illisible. Nora Barlow, qui eut la lourde tâche de la déchiffrer, donne un exemple de ce fouillis d'images inattendues que l'on trouve au fil des pages des premiers carnets : « Notre dîner :oeufs et riz... Arrivés à nos quartiers pour la nuit vers 9h. Du sable et des plaines marécageuses alternant avec des bouquets d'arbres ; traversés sous un clair de lune sans éclat : les cris de la bécassine ; les lucioles ; et quelques engoulevents très bruyants. » « Vu un cormoran pêcher un poisson et le relâcher 8 fois, comme un chat avec une souris ou une loutre avec un poisson. » L'intérêt de ce Journal, si on le compare à celui que Darwin publia en 1839, n'est pas tant de nous éclairer sur les positions philosophiques du chercheur qui se modifieront au cours des ans, que de nous faire revivre, au jour le jour, l'extraordinaire aventure matérielle et spirituelle d'un homme de foi.
Jean-Pierre Attal
1 'Beagle' Diary : Charles Darwin's Diary of the Voyage of H.M.S. Beagle, ed. by Nora Barlow, Cambridge University Press, 1933.
2 Journal of Researches into the Geology and Natural History of the Various Countries by H.M.S. Beagle, Londres, Henry Colburn, 1839, 614 pp. [2e édition : 1845 ; très nombreuses éditions et tirages en langue anglaise jusqu'à nos jours.