« Sottes chansons contre Amours»:parodie et burlesque au Moyen Âge
Textes présentés, édités et traduits par Eglal Doss-Quinby, Marie Geneviève Grossel
et Samuel N. Rosenberg, Honoré Champion éditeur, Essais sur le Moyen Âge, N°46, 2010, 240 pages,
ISBN 978- 2-7453-1996-8.

Richement cartonné, soigneusement imprimé à Genève, «Sottes chansons contre amours » contraste dans sa présentation avec l’édition, chez le même éditeur, des deux volumes de Poésies de Charles d’Orléans (voir compte rendu) qui perdent leurs feuilles dès qu’on les ouvre à fond pour pouvoir lire jusqu’au bout le texte en pages paires, la marge intérieure étant presque inexistante.
Les pièces qui composent ce volume sont tirées pour la plupart d’un chansonnier de provenance lorraine copié aux alentours de 1310 et d’une petite anthologie de chansons présentées au Puy de Valenciennes au dernier quart du XIIIe siècle ou au début du XIVe. À l’envers de la lyrique française du Moyen Âge, elles en donnent une parodie burlesque et parfois obscène dans une dérision réaliste jusqu’à l’absurde. Il n’y a pas eu à ce jour de monographies spécialement consacrées à la sotte chanson dont les premières éditions remontent au début du XIXe siècle avec celles de Gabriel Antoine Joseph Hécart (1837-1834), et les plus récentes à 1945 avec celle d’Arthur Långfors. Le romantisme et le positivisme du XIXe siècle ont fait peu de cas de ce que l’on tenait pour « un assaut de bêtise, une débauche de niaiseries rimées » (p. 18), et l’on peut dire que la fatrasie n’a présenté jusqu’à l’engouement qu’elle suscita chez les poètes surréalistes qu’un médiocre intérêt esthétique et une valeur d’émotion quasiment nulle. Il ne faut pas confondre cependant fatrasie et sottes chansons pour la raison principale que la première ne traite jamais d’amour, tandis que la seconde est une parodie lyrique de la chanson d’amour.
Le remarquable travail critique (sur le corpus, p. 9-16, les critères et les enjeux, les moyens de la parodie, les remarques sur le lexique, p. 17-69, la technique poétique, la langue des textes, p. 86-101, et particulièrement les tableaux et correspondances, p. 102-118) introduisent à la reproduction des 22 textes du manuscrit d’Oxford, Bodleian Library, Douce 308, et des six textes de celui de Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 24432, dont les fautes apparentes et la versification ont été corrigée lorsque les auteurs l’ont jugé nécessaire, les leçons écartées étant signalées dans les notes. La traduction en regard est cette fois fort utile car la langue, plus ancienne et plus dialectale (parlers lorrain et valenciennois) que celle d'un Charles d'Orléans, pose parfois de réelles difficultés d'interprétation, comme dans l'exemple ci-dessous. On peut, cependant, ne pas toujours être d’accord avec la liberté des traducteurs, et leur choix, entre autres, de recourir à plusieurs termes pour rendre le même mot qui peut avoir plusieurs sens, quitte à perdre, comme ils le reconnaissent, l’effet de répétition de l’original. Une note en bas de page proposant la variante, en aurait préservé l’effet.

Jean-Pierre Attal

Quant voi ploreir lou froumaige on chazier
Et la laitue on vin aigre espanir,
De bone Amor servir ai desirier
Si ke je n'ai en yver ke vestir ;
Si proi celi ke si me fait vestir
K'elle me doint mes dolor alegier
Si ke je n'aie avockes ke chausier.
Car je ne puis mon tans pis emploier
C'an mi chausier por ma dame servir,
Car moult me dout ke point ne m'eüst chier
Se mon piet voit de cordowan nercir.
Mais plus me crien c'Amors per son plaixir
Ne me destraigne ankenuit au couchier
Si ke je n'aie au matin ke maingier.
Et s'ensi est ke ne m'en voille aidier
Loiaulz Amors cui je serf per loisir,
Je broierai un chief d'al on mortier,
S'en maingerai, car j'en ai grant desir,
Si ke, can celle por cui je n'os tusir
Me sentirait si doucement flairier,
Me puist tenir a large vivendier.

Traduction proposée par les auteurs :

Quand je vois pleurer le fromage dans la faisselle
et la laitue s'épanouir dans le vinaigre,
je désire servir bonne Amour
à tel point que je n'ai de quoi me vêtir en hiver;
je prie donc celle qui me contraint à cette tenue
de daigner alléger ma douleur
de sorte que je n'aie, non plus, de quoi me chausser.
Car je ne peux mieux gaspiller mon temps
qu'en me chaussant pour servir ma dame,
car j'ai bien peur de lui déplaire
si elle me voit les pieds noircis de cuir de Cordoue.
Mais je crains davantage qu'Amour pour son plaisir
ne m'accable ce soir au coucher
au point que le matin je n'aie rien à manger.
Et s'il advient que loyale Amour –
que je sers à mon aise – ne me veuille aider,
j'écraserai une gousse d'ail au mortier
et j'en mangerai, car j'en ai fort envie,
de sorte que, lorsque celle pour qui je n'ose tousser
me sentira fleurer si agréablement,
elle puisse bien me tenir pour un prodigue généreux.
Extrait de sotte chanson n° 16, manuscrit d’Oxford.