Pierre Cadiot,
Le vin en paroles, Esquisses oenophiles
Editions Anagrammes, 2010, 230 pages - ISBN 978-2-84719-074-0
Louvrage que Pierre Cadiot consacre au vin se laisserait aisément
décrire comme le (bon) vin lui-même, tant sa richesse, sa complexité
et ses modalités dappréhension font de sa lecture une expérience
intellectuelle comme sensorielle particulière. Lauteur de louvrage
Les prépositions abstraites en français (1997), et plus
récemment avec Yves-Marie Visetti de Pour une théorie
des formes sémantiques (2001) et Motifs et proverbes (2006),
entreprend en effet de « faire vivre les dimensions du vin [
],
de problématiser, dans une optique quon dira pour simplifier phénoménologique,
les habitudes linguistiques et les rigidités catégorielles figées
dans les dégustations canoniques » (p. 13). Ainsi, si les
dimensions linguistiques et sémiotiques sont au cur de louvrage,
les dimensions anthropologiques éclairent les analyses, et aident à
penser les phénomènes divresse et daddiction. Lessence
du projet se trouve formulé page 14: lauteur explicite quil
sagit de «faire parler le lexique et les expressions du vin, beaucoup
en développant la notion de figure [
] Ces figures ont leurs dimensions
motivationnelles (qui prennent éventuellement appui dans ce quon
croit être létymologie) et naturellement, leur épaisseur
sémantique, leurs jeux analogiques et polysémiques, leur variabilité
dusage. Elles sont aussi bien souvent, selon une des hypothèses
de ce travail, promues au statut de représentations ou dimages,
demblèmes ou de mythes ». Lancrage théorique
est ainsi affirmé puisque les paroles du vin font alors voler en éclat
les oppositions telles que sens littéral/figuré, abstrait/concret,
objectif/subjectif : les mots « renvoient à des principes
génériques de constitution dans une expérience plus large,
dans des généralités de la sensibilité »
(p. 15). La figure, comme le motif, permettent pour le vin, mais on pourrait
dire pour tout autre domaine, de promouvoir la priorité, dans le lexique
commun, « dune notion de ressource figurale à vocation
générique et polysémique ». Cette incursion
théorique permet ici de fixer la ligne directrice des analyses à
venir, mais aussi de montrer comment le sujet traité permettra dillustrer
une orientation qui fait débat dans le champ linguistique (face aux théories
référentialistes, cognitivistes, etc.) tout autant quil
sera exploité dans toutes les diverses dimensions quil recouvre.
Le premier chapitre traite du vin comme mythologie en pointant le fait que le
vin est lié à la parole, mais que paradoxalement la langue semble
impuissante, et que la mise en mot des sensations relève plus dune
reconnaissance que dune identification. Ainsi, la classification des vins
(chapitre 2) serait une affaire complexe, dautant plus que les occurrences
du mot vin sétagent à des niveaux variés de complexité
(vin rouge/vin dhonneur/vin de la gloire par exemple). Il existe néanmoins
un motif du vin, celui de livresse mais aussi de la fièvre. Pour
autant, il faut également prendre en compte les différents classements
du vin. Il existe un classement par production (affiné selon les cépages
ou variétés de la vigne, les types dappellations, les millésimes),
par modes de préparation, par destination, mais surtout par qualification,
par usages socialement définis, par rites dusages (ces catégories
nétant pas étanche : ainsi un vin dhonneur sera
un usage social et un rite dusage), selon des stéréotypes
évaluatifs (vin de lion/de pourceau/de pie) ou par métaphore:
ce qui fait la force métaphorique du vin, cest livresse,
une sorte de fièvre, lexaltation.
Ce classement laisse entrevoir limportance de la qualification des vins
dans leur classement, puisque les adjectifs sont alors « entre catégorisation
et évaluation » (chapitre 3). Les adjectifs peuvent servir
à constituer des syntagmes nominaux quasi-figés qui permettent
de les classer dans des catégories sensibles objectivées (rouge,
blanc) ; dautres ne font pas nécessairement consensus, lorsque
la qualification est liée à lodorat ou au goût. Quant
aux couleurs, elles engagent le corps dans des attitudes et des réactions :
si le rouge semble « indiquer quil y a une attention particulière
à porter, quil faut réagir ou sadapter, résolument »
(p. 44), les vins blancs «seffacent et se laissent envahir, ne demandent
quà se remplir » (p. 45). Considérant lolfaction,
les arômes sont dabord considérés comme une odeur,
mais aussi comme un échange entre odeur et goût. Ils sont regroupés
en arômes primaires, secondaires et tertiaires, et les vrais spécialistes
les regroupent en familles. Sur lolfaction, la notion de rencontre olfactive
permet de faire lanalogie entre odeur et musique, puisque les vins se
laisseraient décrire selon lintensité, la hauteur et le
timbre. Finalement, on distingue trois types détiquetage pour les
odeurs : les « noms exacts » qui dénotent
les sources des odeurs, les «noms générés »
produits par les sujets, et les « termes chimiques ».
A propos du goût, la bouche perçoit le sucré, lacide,
lamertume, et le salé, qui sont liées à la durée
(acide, amer). Puis des qualifications par analogie se font en interaction avec
lolfaction (fruits rouges). Des termes introductifs comme « note
de
», « touche » ou « évoque »
indiquent quil sagit de « singulariser des accès,
de traiter les sensations comme des devenirs de lexpérience du
buveur, plutôt que den faire des constats catégoriels »
(p. 49). Un large réseau métaphorique accompagne la qualification
du vin, que celles-ci soient physico- et psycho - anthropologiques (aimable,
nerveux), physiques et érotiques (viril), plutôt géométriques
ou plastiques (charpenté, résistant). Les notions de note, et
surtout celle de touche, soulignent « lengagement subjectif
de la dégustation et son évanescence [
] Si note prend somme
toute une certaine densité «substantive » [
] on
nen dira pas autant de « touche », qui reste phénoménal,
un « pur » événe-ment, immédiatement
bouclé» (p. 55-56). Au niveau sensoriel, les adjectifs de la langue
du vin ne sont le plus souvent pas attachés à un premier domaine
sensoriel pour secondairement en désigner un autre: mais ces qualités
arrimées à tel ou tel sens ont vocation à la synesthésie,
« autrement dit à solliciter tout le sensorium »
(p. 60). Ainsi explosif concerne en priorité la bouche, mais engage aussi
le nez et la couleur ; vif est dominé par la sensation gustative,
mais renvoie aussi à la vue et à lolfaction. La synesthésie
est bien autre chose quune affaire de lexique multimodal.
Après les qualifications du vin, Pierre Cadiot se penche sur les quantifications
du vin (chapitre 6). Le vin peut en effet être indéfiniment discrétisé
par son extérieur (caves, fûts, verres), il peut être dosé
par des contenants internes (doigts, gorgées) ou externes. Il connaît
aussi une présentation massive (en vrac, en pichet) et peut ainsi être
individualisé sans être démassifié (pichet de Bordeaux).
Au niveau prépositionnel, la préposition en (vin en bouteille)
indique une coalescence de deux images, le contenant absorbe son contenu ;
avec à (verre à vin), le nom vin nest plus quun indice,
un marqueur de classement et de typification ; avec de (dans N de vin)
cest la simple formule de quantification doccurrences qui permet
la discrétisation de la boisson, sans effet de caractérisation
(bouteille de vin), alors que Vin de N relève du stéréotype
(*vin de bouteille paraît ainsi curieux). A propos des contenants standards,
lexpression verre de vin construit trois images référentielles :
une sorte de métonymie pour laccès au contenu ; une
mesure objective ; une qualification floue. Le premier est sociologique,
le second économique, le troisième psychologique. Mais cest
la bouteille qui catégorise prioritairement le vin, et cela au niveau
quantitatif mais aussi qualitatif (avec létiquette, elle en est
le repère obligé).
Dans le chapitre 7, « en buvant du vin », les conséquences
du processus sont présentées. Les expressions avec coup (boire
un coup, coup dans le nez) sont « des redoublements métaphoriques
sur une première métonymie, pour désigner un certain état
divresse, rapporté à son impact et à son intensité »
(p. 86). Le vin parle et sécoute également, il dissipe les
idées noires, on peut avoir le vin bon enfant, avoir le vin mauvais,
il délie les langues, fait bondir lesprit, rendrait sociable. Ces
conséquences sont suivies, dans le chapitre 8, de la dégustation :
« un premier temps, sans doute insuffisamment décrit, est
celui de lanticipation en bouche [
] Puis le parcours sinstalle
dans la durée quil occupe en entier, à quoi il se confond.
Le vin [
] non seulement occupe le temps, mais impose fièrement
son emprise exclusive. Mais on attend aussi beaucoup souvent trop
de la finale » (p. 100). Lauteur qualifie de « rhétorique
en tranche » les commentaires généralement rédigés
par les nologues : ils manifestent en effet une expressivité
stéréotypée et lourdement abusive (selon un exemple choisi
par Pierre Cadiot, par des verbes comme jaillissent, des adverbes comme magnifiquement,
des adjectifs comme superbe), des attributions intrinsèques (essentialisme,
vitalisme, métaphoricité) et des abus danalycité
et de repérages analogiques. Lauteur préfère à
juste titre une formulation plus élégante comme celle dA.
Vialatte à propos dun vin dAlsace : « On
dirait quon boit le claire de lune ».
Dans le chapitre 9, Pierre Cadiot livre quelques notes de dégustation:
ce parcours par les vins de Bourgogne, de Loire ou autres Bordeaux, amène
le lecteur au chapitre suivant, qui traite des «effets, émois,
ivresses ». A partir du lexique, il montre que certains adjectifs
expriment dabord des états ou aussi de simples événements
(être beurré/simple/rond) ; ensuite, des qualifications génériques
de lexcès dalcool débouchent sur une amplification
qui finit par qualifier sémantiquement des habitudes (forcer sur la bouteille) ;
enfin on peut qualifier génériquement un mode de réaction
à livresse (avoir le vin triste). Au contraire de laddiction,
livresse est un état individuel. On peut distinguer les sources
(ivresse du vin blanc), les états successifs quelle entraîne
dans deux phases bien caractérisées, des qualifications secondes
de cet état (ivresse joyeuse), et des états intransitifs avec
recentrement sur le sujet (extase). Livresse connaît de nombreuses
variations culturelles, auxquelles ont peut accéder pas des mots-clés :
picoler (avoir intégré le vin dans sa vie quotidienne), livrognerie-/livrogne,
le poivrot, le pochard, la biture. Lauteur distingue ensuite cuit et bourré :
« Etre cuit sentend comme lexpression dune vue
de lintérieur, sans présence sensible des bornes temporelles.
[
] Etre bourré renvoie à une vue extérieure, avec
perception, certes souvent confuse, de limites temporelles [
] Le buveur
cuit a sa cuite : il fait cuicui ; le buveur bourré est bourré:
il est à la bourre. La bourre, cest aussi la première lie
du vin, celle qui est trouble » (p.128). Etre bourré, cest
désastreux, celui qui est cuit au contraire sincorpore le feu du
vin. Pompette remonte à un morphème motivé « pomp- »
évoquant la rondeur ; la griserie du vin renvoie, par le biais dune
couleur indécise et évolutive, à un léger état
divresse brouillé. Etre soûl (ou saoul) est un état
fortement générique qui sert largement déquivalent
pour les états et les addictions distinguées. Justement, le chapitre
11 traite des addictions : pour Pierre Cadiot, loin dune vision psychologique,
le terme doit être considéré comme une simple nominalisation
du verbe « sadonner », qui signifiait à lorigine,
en français, regarder dans une direction, se présenter. Laddiction
connaît également plusieurs motifs culturels : la dimension
religieuse fait du vin un principe vital, une hypostase du sang (de lalliance).
Cependant, « ceci est mon corps, ceci est mon sang, cest avant
tout une opération linguistique, ou encore performative, inséparable
de son contexte rituel et cérémoniel » (p. 143) :
ainsi, alors que la version catholique prend acte de lefficacité
du langage, la version protestante cantonne le langage dans une fonction denregistrement.
Dans lIslam, à linverse, le vin est vu comme une boisson
diabolique. Enfin, dautres figures culturelles de laddiction renvoient
à la misère sociale ou à la déchéance collective.
Finalement laddiction fait pencher la phrase vers lobjet quelle
vise (addiction à) alors que livresse reste centrée sur
le sujet. Laddiction a une dimension sacrificielle, elle devra se mettre
en mots. Si livresse est fille du vin, laddiction y trouve un acteur
et un aliment parmi dautres.
Ces distinctions font émerger certaines ambivalences et paradoxes, que
le chapitre 12 traite plus précisément. Parmi ceux-ci, les mélanges :
il existe en effet de bons (assemblage entre cépages différents)
et de mauvais (mélanges de vins). Le rapport entre vin et santé
constitue une autre ambivalence, perceptible dans les proverbes sur le vin :
« si tout excès est pieusement présenté comme
dangereux, il ne se passe pas dannée sans que certains groupes
de médecins et/ou de chercheurs ne sattachent à illustrer
à leur tour les vertus dune consommation modérée
du vin, par exemple pour la prévention des maladies cardio-vasculaires »
(p.157). Dans le corpus des proverbes sur le vin, outre la dénonciation
générale de laddiction (Qui a bu boira) plusieurs insistent
sur les vertus du vin (Le vin est le lait des vieillards, Un bon verre de vin
enlève un écu au médecin). Autre ambivalence, le rapport
entre les femmes et le vin, que lon peut saisir dans ce proverbe: Le vin
de Bourgogne fait beaucoup de bien aux femmes, surtout quand ce sont les hommes
qui le boivent.
Le chapitre 13 traite de Boire et manger : selon lauteur, ce qui
domine dans la signification de manger cest un centrement sur lobjet :
la transitivité y est essentiellement active. A linverse, boire
est centré sur le sujet : le principe dauto-transformation
domine. La dimension immédiatement addic-tive de boire se lit dans Je
trouve quil a un peu bu/*un peu mangé. Boire (absolu) sassocie
à un phénomène dincorporation de lobjet. Ces
observations peuvent se résumer dans le schéma A (manger B) //
(A boire) B. Ceci se voit également dans Sa danseuse boit/mange les maigres
économies du client : avec boire cest la danseuse qui est
prioritairement thématisée et qualifiée par le procès;
avec manger, la phrase porte sur les économies du client, et indirectement
sur le client lui-même.
Après un passage par les différents types de soif (habituelle,
factice qui donne du plaisir et adurante du boit-sans-soif) dans le chapitre
14, le chapitre 15 traite du vin comme métaphore universelle : selon
lauteur, « si le vin sinsinue dans les états de
conscience par le biais de leur mise en mots, cest dabord parce
que, métamorphique et anthropique, il sincorpore lensemble
des prédicats transitifs ou intransitifs, renvoyant à des états»
(p. 180). Tantôt le vin est le terme dune comparaison (sang, larmes),
tantôt il soppose (eau, lait), ailleurs il est figuré avec
certaines qualités (plaisir, conscience), tantôt il est repris
dans un schème causal (parole et silence, amour et absence damour),
ou se laisse approcher à partir des affinités quon lui prête
avec tel ou tel segment de lexpérience (la mer, la terre, lamour,
la musique, la religion, le temps). Le chapitre 16 pousse cette réflexion
un peu plus loin en examinant les derniers replis linguistiques. Les analyses
menées ont en effet montré de nombreux rapprochements, mises en
parallèle, ou en réseaux, du vin avec dautres emblèmes,
dautres thématiques, dautres domaines de lexpérience
et de la sensibilité, dont voici le classement : allégories
qui appréhendent le vin dans sa généralité comme
dans certains au moins de ses détails (vin/parole, vin/vie) ; assimilation
à des universels expérientiels et qualitatifs (vin/amour, vin/mort) ;
qualités en partie affines de liquide, de lumière, de fluide,
etc.; dautres thématisent les valeurs symboliques, vitales, dautres
liquides (sang, larmes, lait
) ; dautres filent des métaphores
artistiques, artefactuelles (architecture, peinture) ; dautres sattachent
à la texture sensible du vin (éponge). Le vin connaît en
outre un certain nombre daffinités électives : repos/maladie/sagesse
sopposent à vin, alors que sommeil/santé/saveur lui sont
affines.
Pour conclure, cet ouvrage, passionnant pour le sujet quil traite (dès
lors que lon sintéresse au vin), constitue une très
bonne entrée en matière pour laccès à la théorie
phénoménologique du langage telle quelle est développée
ailleurs par Pierre Cadiot. En effet, la forme de louvrage rend accessible
les postulats théoriques en les faisant émerger danalyses
linguistiques ponctuelles motivées par la thématique : de
nombreuses citations de descriptifs de vins, de dégustations, et surtout
des citations littéraires ou poétiques très pertinentes
et bienvenues, apportent clarté et cohérence au propos, permettant
au lecteur même peu familier des théories linguistiques
de mieux appréhender la spécificité des analyses.
Cet ouvrage intéressera également les spécialistes de la
perception et du sensible, puisquil rejoint de nombreux travaux sur la
mise en mots des modalités sensibles (tels que ceux développés
par Danièle Dubois sur les noms dodeurs et de couleurs, par exemple),
en proposant en plus une « touche de » phénoménologie.
Enfin, notons que cet ouvrage intéressera les amateurs de vin, malgré
les aspects universitaires dont il témoigne : lauteur a en
effet eu le souci de clarifier les concepts et notions au fil du texte, et il
explicite en outre de manière très claire toutes les analyses
qui pourraient complexifier la lecture. De plus, les notes sont renvoyées
en fin douvrage, permettant une lecture plus fluide et plus en rapport
avec les procédés éditoriaux du grand public. Cet ouvrage
est donc à recommander chaleureusement à tous ceux qui désirent
démystifier certains discours convenus et pontifiants des spécialistes
du vin, pour se réjouir des élégantes esquisses nophiles
proposées par Pierre Cadiot.
Julien Longhi