Traduction et droits européens : enjeux d’une rencontre
Sous la direction de Antoine Bailleux, Yves Cartuyvels, Hugues Dumont et François Ost
Facultés universitaires Saint Louis, Bruxelles, 2009, 688 pages,
ISBN 978-2-8028-0192-4

Ce colloque organisé en hommage au recteur Michel Van de Kerchove avait pour objectif de clarifier la pertinence du paradigme traductif (tel qu’il a été décrit par François Ost dans son livre Traduire, défense et illustration du plurilinguisme dont le compte rendu est paru dans TILV) pour la compréhension des droits européens ou plutôt pour leur construction – celui de l’Union européenne et celui du Conseil de l’Europe. En retour, il était intéressant d’examiner la richesse apportée par ce laboratoire grandeur nature aux investigations traductologiques. Car la rencontre de ceux deux domaines du savoir devait démontrer une fécondité mutuelle.
Que le champ juridique procède à des opérations de type traductif à plusieurs niveaux a été relevé d’emblée par Antoine Bailleux : une norme juridique, en tant que proposition linguistique, se prête à la traduction en d’autres langues (les 23 langues officielles de l’Union) ; en tant que norme relevant d’un ordre juridique donné, elle est susceptible d’être transposée vers un autre ordre juridique ; en tant que norme juridique encore, elle emprunte à d’autres langages (scientifique, technique, etc) leur terminologie et se découvre être une réalité transversale et interdisciplinaire ; enfin, en tant que production juridique, elle relève du langage du pouvoir et en découle directement. Stéphane Francq souligne cette fécondité du paradigme traductif pour appréhender le riche domaine juridique parce que celui-ci permet, notamment, de rendre compte du caractère partiel ou inachevé des normes (deuil de la traduction parfaite), de critiquer les diverses variétés juridiques (traduction infidéle ou irrelevante), d’imaginer la construction d’une grammaire juridique et traductive plus adéquate.
Les réticences ne manquent pas d’apparaître, voire même de franches contestations, mais Popper n’a-t-il pas indiqué que la réfutabilité d’une proposition est en fait l’indice de sa véritable scientificité ? D’aucuns estiment, en effet, que le modèle traductif serait la preuve d’une crise de la jurisprudence européenne construite à l’origine sur un modèle interprétatif et téléologique : les finalités semblent se brouiller, le mouvement centripète de la logique interprétative se partage le champ d’investigation avec le mouvement centrifuge de la logique traductive, comme le soutient Loïc Azoulai. Nicolas Levrat relève que l’on assiste à un métissage normatif non contrôlé ou encore à une « créolisation » telle celle qui annonce la disparition d’une langue. Ces mises en cause rappellent l’ambivalence de la notion même de traduction, de sa pratique, qui n’a cessé, au cours des siècles, de faire l’objet d’appréciations contradictoires : tantôt dépréciée comme un nécessaire pis-aller, tantôt valorisée au titre de (re)création. Cette notion s’installe au sein de la pratique transversale des sciences, de l’économie, de la philosophie politique et aussi de la production juridique.
Ce colloque a néanmoins démontré tout l’intérêt que peut représenter pour la théorie traductive générale l’application juridique. D’abord, cette transposition permet de protéger la théorie traductive de certaines idéalisations qui la menacent dès lors qu’elle est mise au service d’un projet hégémonique ou dogmatique. Ensuite, la pratique de la lucidité juridique, toute pragmatique, livre une expérience d’aboutissement nécessaire à des solutions pratiques. Par ailleurs, la mise en œuvre d’un droit mondialisé conduit de très près à la démarche traductive: opération de pesée des mots, négociation de significations, construction de comparables, ainsi que l’existence d’un lien consubstantiel avec l’intraduisible et l’exercice incontournable de ce que Roman Jakobson appelle la «reformulation » par opposition à la traduction interlinguale. Il s’agit, en droit aussi, de dire « presque la même chose » (Eco) et de produire des « équivalents sans identité » (Ricoeur). Enfin, Stéphane Francq souligne avec pertinence le respect à accorder à l’existence d’un seuil minimal et vital de cohérence de chaque ordre juridique en présence, illustrant des notions de bijuridisme ou d’utilisation simultanée par le même locuteur de deux langages à la fois, par oppostion à l’idée d’un langage désarticulé, un pidgin, fait d’emprunts hétéroclites et non contrôlés.
Peut-être cette rencontre entre traduction et droit européen signe-t-elle une communauté de destin : une Europe « qui se tourne vers d’autres cultures pour mieux connaître la sienne » (Charles Coutel).

Nadia D'Amelio